Souffrir en 2013, avons-nous le temps, le droit et l’espace?

Marc-André Dufour, psychologue pour la Défense nationale au programme de soutien pour traumas et stress opérationnel

Avertissement : Ceci n’est pas un texte neutre et scientifique, c’est un cri du cœur qui survient après bientôt 20 ans à prévenir des suicides, humain par humain. Conséquemment, j’ai une déformation professionnelle vers la vie et je me trouve en conflit d’intérêts : je ne fais pas qu’observer et décrire le « phénomène » du suicide, je cherche d’abord et avant tout à le prévenir.

Si c’était la souffrance qui menait au suicide, l’espèce humaine aurait rejoint les grands reptiles sur la liste des espèces disparues, et cela, depuis plusieurs milliers d’années. En effet, les états émotionnels douloureux font partie de la vie. Comme l’a fait avant moi Edwin Shneidman, je dirais que ce n’est pas la souffrance qui mène au suicide, mais plutôt le refus ou l’incapacité de l’accepter et de la tolérer. De plus, le fait de vivre dans une société qui considère le suicide comme une option envisageable en réponse à la détresse augmente le risque de passage à l’acte.

Prendre le temps

À travers le travail, les activités, les projets, la consommation, les gadgets électroniques, les réseaux sociaux et la télévision, prenons-nous encore le temps d’être en contact sincère avec nous-même et avec les personnes que nous aimons? Sommes-nous en harmonie avec nos valeurs profondes et nos besoins psychologiques fondamentaux? En fait, connaissons-nous ces valeurs et ces besoins? Devrions-nous éviter ces questions en retournant à notre course effrénée? Je crois plutôt que l’usage fréquent de temps morts améliore la qualité de vie. Malgré cet évitement conscient ou inconscient de certaines émotions, une situation plus difficile rendra un jour la fuite impossible. Il est plus complexe de faire ses premiers pas vers l’enrichissement de son monde intérieur lorsque la détresse nous submerge. Doit-on vivre un état de crise pour réaliser que nous devons ralentir et vivre selon des valeurs moins superficielles? Bien sûr que non. Il suffit d’en prendre conscience et d’ajuster nos comportements en conséquence. En intervenant auprès d’une personne en détresse, nous lui offrons ce temps si précieux.

Se donner le droit

Dans une société axée sur l’image et la performance, avons-nous le droit d’avoir mal et d’être vulnérables? La douleur augmente de façon exponentielle si nous avons honte de la ressentir. Dans un monde de plaisir et de divertissement, personne ne veut « casser le party » et se sentir comme un fardeau. En comprenant que cette vision du monde est une illusion, que la souffrance fait partie de la vie et qu’il est humain d’avoir besoin des autres, la marche à franchir pour demander de l’aide est moins haute. « Ça ne sert à rien de pleurer ou d’être en colère », diront certains. Alors, à quoi ça sert de rire? Ha! Ha! Voilà bien un comportement qui semble tout aussi inutile. En fait, pleurer lorsque c’est triste ou ressentir de la colère devant un manque de respect équivaut à rire lorsque c’est drôle : il s’agit d’émotions adaptées à leur contexte. En intervenant auprès d’une personne en détresse, nous lui donnons le droit de ressentir sans jugement des émotions qui font partie intégrante de l’existence.

Créer un espace

En prenant le temps et en nous donnant le droit d’être en contact avec notre souffrance dans le cadre d’un processus de relation d’aide, nous créons un espace relationnel unique et apaisant qui facilite le développement de notre conscience. En effet, partager notre détresse nous oblige à la traduire en mots, ce qui contribue à lui donner un sens. La création de cet espace intérieur nous permettra de mieux vivre les prochains aléas de la vie. En intervenant auprès d’une personne en détresse, nous lui offrons cet espace primordial.

Diminuer l’acceptabilité sociale du suicide

Loin de moi l’idée de ternir la mémoire des suicidés, mais un geste qui cause la mort de la personne qui le commet et qui blesse psychologiquement son entourage est,à mes yeux, un geste violent et dommageable. J’aurais souhaité que ces personnes vivent dans une société qui accueille la détresse et valorise la demande d’aide. J’aurais souhaité que ces personnes vivent dans une société qui conscientise ses citoyens à l’importance de prendre soin de leur santé mentale au quotidien, bien avant l’état de crise. Au lieu d’évoluer dans une culture qui déresponsabilise, rend légitime, normalise ou même parfois glorifie le suicide, j’aurais souhaité que ces personnes vivent dans une société consciente de la violence de ce geste et de ses répercussions sur l’entourage. Si ces personnes avaient vécu dans une telle société, j’ose prétendre que plusieurs d’entre elles seraient encore vivantes aujourd’hui. Je souhaite que nous ne parlions plus du suicide comme d’un tueur en série qui fait des victimes impuissantes au Québec. Rien ne pousse un individu vers le suicide dans la mesure où, en situation de détresse psychologique, il est toujours possible de choisir de vivre. L’absence de choix, ce sont les endeuillés qui la vivent. Enfin, je souhaite que nous rendions hommage aux personnes qui choisissent de ressentir la douleur et de découvrir ce qu’elle leur révélera sur elles-mêmes et sur la vie. S’il est vrai que l’être humain grandit à travers la souffrance, encore faut-il qu’il se donne le temps et le droit de la ressentir ainsi que l’espace pour le faire.

En résumé, bien en amont de la crise suicidaire, je propose cinq actions qui contribueront peut-être à faire du Québec un terreau moins fertile à l’émergence et à l’enracinement de l’idée du suicide en situation de détresse psychologique : accueillir la souffrance, accepter sa vulnérabilité, se responsabiliser à l’égard de sa santé mentale et de celle de ses proches, avoir l’humilité et le courage de demander de l’aide et, finalement, envoyer le geste violent qu’est le suicide rejoindre la violence conjugale, l’intimidation et la conduite en état d’ébriété au registre des comportements dommageables qu’il ne faut plus tolérer.