Quoi de neuf sur les tentatives de suicide chez les jeunes de la diversité sexuelle?

Michel Dorais, professeur et chercheur, Université Laval

Toutes les recherches permettant de comparer le vécu des jeunes lesbiennes, gais, bis ou en questionnement (LGBQ)1 à ceux de leurs pairs (hétérosexuels ou présumés tels) montrent qu’ils sont beaucoup plus sujets à des conduites à risque et à des tentatives de suicide2. Si, en ce qui concerne les suicides, les données demeurent rarissimes, c’est que la méthode d’autopsie psychologique souffre du fait que, d’une part, nombre de jeunes emportent souvent dans la tombe le « secret » de leur orientation sexuelle et que, d’autre part, leurs familles peuvent être très réticentes, voire fermées, à l’idée d’aborder cette question (lorsqu’elle est posée), surtout quand l’orientation sexuelle du jeune était niée, stigmatisée ou rejetée par ses proches.

Stupeur devant la réalité

L’accueil réservé aux toutes premières études qui, à partir de la fin des années 1970, ont mis en lumière le fait que les jeunes LGBQ étaient plusieurs fois plus à risque d’effectuer des tentatives de suicide que leurs pairs hétérosexuels en fut un de stupeur et de censure. Censure de la part des autorités américaines, en particulier, pour que ces études financées par le gouvernement ne soient pas diffusées et publiées. Stupeur même de nombreux experts en suicidologie et en prévention du suicide devant une réalité qu’ils avaient jusque-là tout à fait ignorée. Deux tabous se rencontraient : celui de l’homosexualité et celui du suicide chez les jeunes. Plusieurs de ces recherches comportaient, il est vrai, des échantillons plus ou moins vastes et non aléatoires, ce qui était invoqué pour mettre en question leur valeur, pour les mettre de côté, voire pour les discréditer tout simplement.

Des données alarmantes

Il faudra attendre l’avènement, à partir de 1997, de très vastes études menées dans une dizaine d’États et de grandes villes américaines3 sur les conduites à risque de populations étudiantes du secondaire pour convaincre les plus récalcitrants non seulement de l’existence du phénomène, mais aussi de sa persistance. Ces études montrent en plus que les conduites à risque débordent largement du champ de la suicidologie et sont en fait multiples chez les jeunes LGBQ : ces derniers sont en effet plusieurs fois plus susceptibles de subir des violences physiques ou sexuelles, d’être intimidés ou menacés (y compris avec des armes), de devoir s’absenter de l’école en raison de ces menaces, de se sentir dépressifs, d’avoir des idées suicidaires, de surconsommer alcool ou drogues (y compris les drogues les plus dommageables, comme l’ecstasy, les méthamphétamines, la cocaïne et l’héroïne) et de commencer à le faire très jeunes, d’avoir des relations sexuelles précoces et non protégées, d’avoir de multiples partenaires, d’éprouver des problèmes liés à l’anorexie ou à la boulimie, etc.

S’additionnent ainsi les données alarmantes sur les conduites à risque des jeunes LGBT, d’autant plus que plusieurs de ces études sont reprises au fil des ans afin précisément de voir s’il y a évolution. Constat : le sort des jeunes de la diversité sexuelle ne s’améliore guère, en dépit des avancées que peuvent avoir faites, dans certains États ou pays comme le Canada, les gais et lesbiennes adultes sur le plan des droits et libertés4. Ces nouveaux Youth Risk Behavior Surveys sont, surtout, on ne peut plus probants; ils ne peuvent plus être balayés du revers de la main. Les recherches de nature plus qualitatives qui se multiplient aussi depuis quelques années montrent clairement du doigt ce qui rend plus vulnérables à la dépression et au suicide les jeunes de la diversité sexuelle : sentiment d’être en danger à l’école, intimidation et harcèlement constants, menaces répétées, violences physiques et sexuelles, surconsommation d’alcool et de drogues, sentiment de désespoir, etc.

Les études menées au Québec

Au Québec, hélas, on possède encore trop peu de données, qualitatives ou quantitatives, sur le vécu même des jeunes LGBQ. Ces dernières années, d’intéressantes recherches sur l’homophobie, en particulier à l’école, ont été menées et publiées5, mais nous ne disposons guère d’enquête menée auprès d’un vaste échantillon de jeunes LGBQ uniquement. C’est en général la prévention du sida qui a amené les décideurs à subventionner des études visant à mieux connaître les personnes homosexuelles et bisexuelles (les vastes travaux menés par Joane Otis et ses équipes de recherche sont à bien des égards uniques et d’autant plus précieux qu’ils ont su déborder de la prévention du sida uniquement. Je commence moi-même une recherche subventionnée par le Centre jeunesse de Québec visant précisément à connaître la situation des ados LGBQ (avec, espérons-nous, 500 répondants et répondantes de 14 à 21 ans); il semble que ce soit une première au Québec.

Comme j’ai voulu le montrer dans une recherche exploratoire sur les tentatives de suicide chez les adolescents et les jeunes hommes homosexuels menée il y a une décennie6, il importe en effet de mieux connaître la réalité de ces jeunes pour être en mesure d’effectuer une prévention digne de ce nom à leur endroit, dans leurs milieux de vie (à l’école, tout particulièrement, car les problèmes rencontrés y sont nombreux et inquiétants). Or, sur le plan de l’intervention, beaucoup de rattrapage reste à faire, en dépit de l’évolution des discours politiques (la lutte contre l’homophobie chez les jeunes étant devenue une cause noble, du moins dans certaines provinces, dont le Québec, mais avec des moyens bien réduits devant l’ampleur de la tâche). En ressort en particulier la nécessité de sortir ces jeunes de la stigmatisation et de l’isolement social, de les protéger des préjugés (y compris de nature religieuse, plusieurs « grandes religions » revendiquant ouvertement le droit de discriminer, comme c’est actuellement le cas dans des écoles catholiques ontariennes), de contrer les violences à leur endroit (en ciblant les agresseurs, réels ou potentiels, et en contrant les mobiles qui les animent), tout cela en éduquant jeunes et moins jeunes (les parents et les éducateurs demeurant les premiers modèles) au respect de soi et des autres, dans la ressemblance comme dans la différence7.

En terminant, on pourrait résumer les principaux facteurs de risque relevés chez les jeunes appartenant à une minorité sexuelle comme étant les suivants :

  • se sentir honteux ou coupable vis-à-vis de son attirance pour une personne du même sexe (homophobie intériorisée);
  • éprouver de l’angoisse quant aux réactions d’autrui, en particulier ses proches, face à son orientation sexuelle;
  • se sentir rejeté ou méprisé (de façon insupportable) en raison de sa « différence »;
  • être victime d’intimidation, notamment à l’école (ex. : se faire crier des noms, insulter, menacer, violenter);
  • ne pas se sentir entendu dans sa souffrance et soutenu dans sa recherche de solutions;
  • avoir recours à l’alcool ou à d’autres drogues pour affronter la stigmatisation vécue ou anticipée.

Quant aux principaux facteurs de protection qui réduisent le risque de suicide, mentionnons les suivants :

  • se sentir accepté et inclus dans sa famille et à son école;
  • être résilient (avoir une faculté d’adaptation créative et une aptitude à la résolution de problèmes);
  • trouver que la vie a du sens, avoir un but, voire une mission dans la vie;
  • avoir le sentiment d’appartenir à une communauté et d’y apporter un plus;
  • être conscient de sa valeur comme individu;
  • avoir autour de soi des aidants naturels (ou, sinon, professionnels), des « tuteurs de résilience » à qui se confier et par qui être soutenu.

Si on veut améliorer le sort des jeunes de la diversité sexuelle, notamment afin de prévenir suicides et tentatives de suicide de leur part, il importe donc d’être proactif dans la mise en place de pratiques et de services destinés à combattre l’homophobie sous toutes ses formes, en particulier lorsqu’elle est intériorisée par la personne.


1 On notera que les jeunes transgenres, transsexuels ou transsexuelles ne sont pas toujours inclus dans ces recherches, raison pour laquelle le T est absent du sigle; on soulignera du même souffle que les données qui commencent à paraître sur les jeunes transgenres, transsexuels ou transsexuelles sont au moins aussi inquiétantes que celles qui concernent les jeunes LGBQ.
2 Voir notamment : Center for Disease Control and Prevention, Sexual Identity, Sex and Sexual Contacts and Health: Risk Behavior Among Students in Grade 9-12: Youth Risk Behavior Surveillance, Selected Sites, United States, 2001-2009;Ramsay, R. et P. Tremblay, « Suicidality & Homosexualities: Are We Part of the Problem or Solution? », CASP News, vol. 14, no 2 (mai 2005). Ces derniers auteurs ont créé, en collaboration avec l’École de service social de l’Université de Calgary, les sites de référence suivants, où on peut trouver toutes les études pertinentes :http://people.ucalgary.ca/%7Eptrembla/gay-lesbian-bisexual/2i-youth-risk-behavior-survey.htm; http://www.youth-suicide.com/gay-bisexual/index.htm
3Il existe aussi quelques études canadiennes, quoique de moindre envergure que les précédentes sur le plan de l’échantillon concerné.
4Il faut dire que la situation des droits et libertés des personnes de la diversité sexuelle est fort inégale, et très disparate, d’un État à un autre aux États-Unis, et que les droits acquis dans un État ne sont pas en général ni reconnus ni transférables dans un autre État (c’est notamment le cas du partenariat entre conjoints de même sexe, du mariage entre conjoints de même sexe, des possibilités d’adopter ou, pour les femmes lesbiennes, de se faire inséminer ou même d’avoir, lors de séparations ou divorces, la garde d’enfants nés d’unions précédentes avec un conjoint de l’autre sexe).
5Je pense notamment aux travaux de Line Chamberland et de Janik Bastien Charlebois, toutes deux professeures et chercheuses à l’Université du Québec à Montréal.


6Dorais, M., avec la collaboration de S. L. Lajeunesse, Mort ou fif, VLB éditeur, 2001.


7Coécrit avec le psychologue Éric Verdier, mon ouvrage Sains et saufs : petit manuel de lutte contre l’homophobie à l’usage des jeunes (VLB, 2005) s’inscrivait justement dans cette perspective de prévention.