Quand le suicide d’un proche te rentre doublement dedans : témoignage réflexif

Anne-Marie Beaulieu, psychoéducatrice, personne-ressource en difficultés de comportement et de santé mentale pour les commissions scolaires de la Montérégie et endeuillée par suicide

Le 6 mai 2006, j’ai perdu mon fils aîné, décédé par suicide à l’âge de 21 ans. Cette perte, en plus de m’atteindre dans ma dimension personnelle et maternelle, est venue bousculer durement mon identité professionnelle. Je suis psychoéducatrice depuis plus de 30 ans. Pourtant, mon expérience professionnelle ne m’a pas permis de détecter l’ampleur de la détresse vécue par mon fils et de lui offrir l’aide nécessaire. Après sa mort, une longue reconstruction s’est amorcée pour que je trouve un sens à la poursuite de ce métier que j’aime tant.

Certaines dimensions de mon vécu professionnel m’ont aidée : ma connaissance des ressources d’aide, ma capacité d’aider mes deux enfants survivants, un réseau professionnel très aidant et accessible au quotidien. D’autres ont compliqué mon cheminement. Je vivais une inversion des rôles puisque dans ma profession, c’est moi qui aide les autres. Cependant, cette expérience a aussi enrichi ma pratique. Elle m’a permis de développer de l’humilité en essayant d’exclure la honte, une sensibilité accrue aux signaux de détresse (chez moi et chez les autres), un jugement plus nuancé par rapport à la médication, une position très claire quant au fait que le suicide ne doit pas être une option.

Les situations professionnelles (événements dramatiques, formations, etc.) qui m’amènent à être en lien avec la réalité du suicide demeurent délicates… Je prépare minutieusement (et mentalement!) les situations prévisibles. Mais je suis très sensible et vulnérable devant des événements, des échanges ou des prises de position que je n’ai pas prévus. Les lectures que j’ai faites sur la réalité du suicide de même que, quelques années plus tard, sur la psychologie positive m’ont été et me sont encore d’un grand secours, d’une part pour saisir en partie ce qui s’est passé, et d’autre part pour appliquer des stratégies qui m’aident à intégrer cette perte immense et à traverser les vagues de tristesse qui m’accompagnent encore assez souvent… et pour toute ma vie je crois bien.

J’ai eu la chance de trouver sur mon chemin des ressources d’aide qui m’ont été d’un grand secours, que ce soit au centre de crise, à l’APAMM Rive-Sud (Association des parents et amis de la personne atteinte de maladie mentale) ou dans le privé. Malgré la qualité des services reçus, je me permets d’émettre quelques recommandations pour les ressources d’aide : aller davantage vers les personnes, comme c’est le cas dans la région de Chaudière-Appalaches; améliorer l’offre de services aux jeunes et aux adolescents endeuillés; offrir des services variés et à long terme; prendre en compte la dimension professionnelle lorsqu’elle est atteinte par la perte par suicide; porter attention aux dimensions physiques lors de la phase de choc; sensibiliser les maisons funéraires et les institutions religieuses à la réalité des endeuillés afin que leurs interventions soient empreintes de délicatesse.

En conclusion, je laisse cette phrase à méditer, tirée d’une chanson de l’auteur-compositeur Pierre Flynn : « Elle est belle et douloureuse, elle nous caresse, elle nous secoue, mais toujours amoureuse, la vie est plus forte que tout ».