Projet pilote en intervention avec l’utilisation de technologies de la communication à Suicide Action Montréal

Marie-Josée Girard, candidate au Ph. D. en psychologie à l’Université du Québec à Montréal
André Landry, directeur général de Suicide Action Montréal

Certains constats semblent faire consensus&nbsp: un musicien ne peut plus utiliser seulement les disques compacts pour diffuser sa musique, car les supports numériques sont maintenant pratiques courantes dans le domaine1. Pour Suicide Action Montréal, il est tout aussi évident que la prévention du suicide doit innover et s’adapter au contexte de vie des personnes vulnérables. En effet, la nécessité d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et des communications, plus précisément Internet, pour prévenir le suicide s’impose, autant dans l’offre de services de Suicide Action Montréal que dans son souci constant de mettre en œuvre des pratiques de qualité.

Internet est un moyen de communication et un outil de recherche largement répandu dans la population québécoise et déjà, la majorité des entreprises reconnaît son potentiel pour atteindre sa clientèle. Qu’en est-il des soins de santé? Et surtout, qu’en est-il de la prévention du suicide? Actuellement, au Québec, les pratiques de prévention du suicide en ligne sont pratiquement inexistantes, et il appert que la province accuse déjà un retard dans l’implantation de ces pratiques novatrices. Ainsi, l’usage d’outils de communication Internet et leur adaptation à la prévention du suicide restent méconnus et embryonnaires. À Suicide Action Montréal, nous pensons qu’il est justifié de considérer ces interventions dans le cadre d’un projet de recherche rigoureux et partenarial afin d’obtenir les réponses nécessaires à l’implantation de ce type d’intervention, tant sur le plan clinique et éthique que sur le plan organisationnel.

D’emblée, il faut reconnaître que les personnes vulnérables, y compris les personnes suicidaires, utilisent régulièrement Internet pour y trouver de l’information, chercher de l’aide et échanger avec d’autres personnes2. Certaines études font état de l’augmentation de la demande d’aide en ligne par les personnes suicidaires3. À Suicide Action Montréal, cette tendance a également été observée. Par conséquent, Internet peut être la clé pour rejoindre des personnes qui ne consultent pas les ressources actuelles, comme la ligne d’aide téléphonique. Dans le cas de ceux et celles qui utilisent déjà les ressources traditionnelles, Internet peut être un moyen d’accompagnement et de suivi supplémentaire dans le processus d’intervention4. Les facteurs qui semblent attirer les personnes suicidaires en ligne sont l’anonymat (qui permet la désinhibition émotionnelle), la perception de soutien social, la grande accessibilité, la rapidité et la multitude d’options de conversation (synchrone ou asynchrone, privée ou partagée, etc.)5. Il semble même que, pour les personnes vulnérables et marginalisées, Internet constitue le seul endroit accessible pour parler d’expériences difficiles6. De plus, tout comme l’écriture hors ligne, l’intervention par l’écriture en ligne permet de surmonter la gêne et d’accéder à du contenu plus émotif7.

Les personnes isolées socialement qui souffrent d’un problème de santé mentale ont tendance à avoir des relations virtuelles très influentes sur leur vie, parfois même plus nombreuses que les relations réelles8. Certaines personnes à risque, comme les hommes, les jeunes et les personnes déprimées qui ont des idées suicidaires, sont plus susceptibles d’utiliser Internet relativement à leurs idées suicidaires que l’ensemble des personnes suicidaires9. Il est préoccupant de constater que ce sont ces mêmes personnes, au Québec, qui sont identifiées comme présentant un risque suicidaire et étant parfois difficiles à rejoindre. Rejoindre en ligne les personnes dont le risque suicidaire est élevé semble donc prometteur.

Il existe sur Internet un nombre effarant d’activités qui encouragent le suicide, de sites qui divulguent de l’information détaillée sur des méthodes de suicide ou de plateformes qui favorisent des discussions entre des personnes vulnérables et d’autres mal intentionnées10. Pour pallier ce phénomène préoccupant, la présence de sites d’aide interactifs peut offrir une bonne concurrence aux sites Internet néfastes. D’ailleurs, des études confirment ce besoin émergent et recommandent le développement des activités de prévention et d’obtention d’aide en ligne11. Pour toutes ces raisons, Suicide Action Montréal reconnaît la pertinence de miser sur des interventions en ligne pour prévenir le suicide.

Un projet pilote rassembleur d’utilisation d’Internet en prévention du suicide permettra d’établir les balises des interventions par Internet en prévention du suicide au Québec. En mettant l’accent sur la mise au point de pratiques novatrices dans un souci constant de qualité et d’appropriation par le milieu, nous obtiendrons des résultats qui nous permettront de mieux répondre aux besoins de la clientèle et des milieux en matière d’intervention en ligne.

Suicide Action Montréal mène un projet de recherche qui fournira les données scientifiques nécessaires à la mise au point du projet pilote. La recherche a pour objectifs de documenter les interventions technologiques, de résumer les enjeux, d’analyser la pertinence des pratiques d’intervention par Internet et de définir les modalités d’intervention nécessaires à l’implantation des pratiques novatrices au Québec. Pour ce faire, nous effectuons une recension de la documentation scientifique et une consultation auprès d’autres milieux d’intervention. Ensuite, nous réaliserons une étude de besoins auprès de la clientèle québécoise afin d’arrimer adéquatement les décisions d’intervention au contexte québécois de prévention du suicide. Cette recherche nous permettra ainsi de mettre en place un projet pilote pertinent pour Suicide Action Montréal. Dans un souci d’accessibilité, de continuité et de pérennité, ce projet permettra à Suicide Action Montréal et aux autres milieux d’intervention concernés d’être mieux outillés et inspirés pour implanter de nouvelles pratiques d’intervention utilisant Internet.


1Tam, J., Tang, W. S., & Fernando, D. J. (2007). The internet and suicide&nbsp: A double-edged tool. [Editorial]. Eur J Intern Med, 18(6), 453-455.


2Harris, K. M., McLean, J. P., & Sheffield, J. (2009). Examining suicide-risk individuals who go online for suicide-related purposes. Arch Suicide Res, 13(3), 264-276.


3Gilat, I., & Shahar, G. (2007). Emotional first aid for a suicide crisis: comparison between Telephonic hotline and internet. [Comparative Study]. Psychiatry, 70(1), 12-18.
Gilat, I., & Shahar, G. (2009). Suicide prevention by online support groups: an action theory-based model of emotional first aid. Arch Suicide Res, 13(1), 52-63.


4van Spijker, B. A., van Straten, A., & Kerkhof, A. J. (2010). The effectiveness of a web-based self-help intervention to reduce suicidal thoughts: a randomized controlled trial. Trials, 11, 25.
Alao, A. O., Soderberg, M., Pohl, E. L., & Alao, A. L. (2006). Cybersuicide: review of the role of the internet on suicide. [Review]. Cyberpsychol Behav, 9(4), 489-493.


5Durkee, T., Hadlaczky, G., Westerlund, M., & Carli, V. (2011). Internet pathways in suicidality: a review of the evidence. Int J Environ Res Public Health, 8(10), 3938-3952. Gilat, I., & Shahar, G. (2009). Suicide prevention by online support groups: an action theory-based model of emotional first aid. Arch Suicide Res, 13(1), 52-63.


6Harris, K. M., McLean, J. P., & Sheffield, J. (2009). Examining suicide-risk individuals who go online for suicide-related purposes. Arch Suicide Res, 13(3), 264-276.
McCarthy, M. J. (2010). Internet monitoring of suicide risk in the population. J Affect Disord, 122(3), 277-279.


7Barak, A., & Miron, O. (2005). Writing characteristics of suicidal people on the Internet: a psychological investigation of emerging social environments. Suicide Life Threat Behav, 35(5), 507-524.


8Baume, P., Cantor, C. H., & Rolfe, A. (1997). Cybersuicide: the role of interactive suicide notes on the Internet. Crisis, 18(2), 73-79.
Harris, K. M., McLean, J. P., & Sheffield, J. (2009). Examining suicide-risk individuals who go online for suicide-related purposes. Arch Suicide Res, 13(3), 264-276.
Durkee, T., Hadlaczky, G., Westerlund, M., & Carli, V. (2011). Internet pathways in suicidality: a review of the evidence. Int J Environ Res Public Health, 8(10), 3938-3952.


9Dunlop, S. M., More, E., & Romer, D. (2011). Where do youth learn about suicides on the Internet, and what influence does this have on suicidal ideation? J Child Psychol Psychiatry, 52(10), 1073-1080.


10Biddle, L., Donovan, J., Hawton, K., Kapur, N., & Gunnell, D. (2008). Suicide and the internet. [Review]. BMJ, 336(7648), 800-802.
Stack, S. (2002). Media coverage as a risk factor in suicide. [Review]. Inj Prev, 8 Suppl 4, IV30-32.
Becker, K., & Schmidt, M. H. (2004). Internet chat rooms and suicide. [Letter]. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, 43(3), 246-247.


11Dunlop, S. M., More, E., & Romer, D. (2011). Where do youth learn about suicides on the Internet, and what influence does this have on suicidal ideation? J Child Psychol Psychiatry, 52(10), 1073-1080.
Mishara, B. L., & Weisstub, D. N. (2007). Ethical, legal, and practical issues in the control and regulation of suicide promotion and assistance over the Internet. Suicide Life Threat Behav, 37(1), 58-65.