Mieux soutenir nos intervenants pour favoriser leur autonomie

Gaëtan Roussy, psychologue, responsable du comité sur le suicide de l’Association des psychologues du Québec et représentant du Centre professionnel de prévention du suicide de Montréal

Selon moi, la prévention du suicide ne doit pas être considérée comme un simple travail au sens habituel du terme, mais comme un mode de vie. Cette œuvre est exigeante, et nous avons souvent tendance, comme intervenant, à porter la souffrance des autres pour eux. Nous sommes responsables en tout premier lieu d’assurer notre propre bien-être psychologique afin de permettre l’émergence d’un sens renouvelé de notre œuvre d’intervention; nous devons nous connaître, prendre soin de nous-mêmes, connaître nos limites, assumer nos aspirations, notamment. En favorisant ainsi notre émancipation, nous développons une plus grande qualité de relation avec les autres. Nous pourrons de la sorte aider les personnes suicidaires et leurs proches de façon optimale, et serons mieux en mesure de nous soutenir davantage entre collègues.

Travailler les attitudes

Il est important de préparer les intervenants à la perte éventuelle d’un client par suicide. Je préconise, pour ma part, un mode de prévention plutôt que la seule postvention. La meilleure manière de préparer un intervenant à la perte éventuelle d’un client par suicide est de travailler certaines attitudes. Les intervenants en santé mentale ont notamment tendance à se surresponsabiliser. Peut-être par insécurité, notre société les investit d’une charge excessive. Lorsque le suicide d’un client survient, le premier réflexe est souvent de chercher quelle aurait été la faute commise. Comme si une faute devait nécessairement avoir été commise pour qu’un suicide survienne, et comme si cette faute pouvait suffire à expliquer une telle autodestruction… Aidons chacun à assumer ce qui lui appartient véritablement.

Miser sur la collaboration

Afin de mieux outiller les intervenants, nous devons également mettre davantage l’accent sur le soutien mutuel, la solidarité et la collaboration entre nous, mais aussi entre les différentes ressources en prévention du suicide. Il ne faut pas que les discours officiels de collaboration ne restent que de vains mots esthétiques, comme c’est parfois le cas; cette affirmation de la nécessité du soutien mutuel doit se concrétiser davantage au quotidien entre les divers milieux de travail. Les ressources en prévention du suicide d’un même territoire ne doivent jamais se percevoir comme des concurrents. Les intervenants en prévention du suicide doivent sentir davantage la présence réellement concertée des différentes ressources de soutien, de formation et de supervision disponibles.

Nous devons davantage soutenir nos intervenants, tout en évitant un certain écueil, et ce dans leur intérêt… Car mieux outiller les intervenants pour l’avenir, c’est essentiellement les rendre plus autonomes. Bien qu’ils aient besoin d’un certain encadrement, et tout en s’assurant d’intégrer des savoirs faire et des connaissances leur facilitant l’accomplissement d’une œuvre rigoureuse, il ne faut pas les soumettre à un système d’intervention unique et formaté qui serait présenté comme une fin en soi, imposée de l’extérieur. Sinon, nous négligerions leur humanité propre, l’essence de leur savoir-être en intervention. Et c’est cette humanité ainsi que la qualité de présence et de relation qui en résulte qui permettent de rendre si riche la prévention du suicide au Québec.