L’importance de prendre soin de nos intervenants

Michaël Bouchard, finissant au doctorat clinique en psychologie à l’Université de Sherbrooke

Il est important de parler de la santé mentale des thérapeutes, car ce sujet peut en quelque sorte représenter un tabou dans le milieu; certains thérapeutes éprouvent un inconfort avec le fait de reconnaître leur vulnérabilité, de parler de leurs difficultés avec leurs proches ou collègues de travail ou encore d’aller chercher du soutien professionnel. Une telle attitude peut les mener, entre autres, vers un sentiment d’isolement, et exacerber leurs difficultés.

Il est également important d’aborder le sujet de la santé mentale des thérapeutes, car cela permet de les sensibiliser aux risques associés au métier et au fait que certains événements liés à la pratique peuvent être difficiles tant sur le plan personnel que professionnel. Parmi ces événements figure le décès d’un client par suicide, qui représente un risque occupationnel important pour les thérapeutes16 et qui peut être précurseur d’une crise personnelle et professionnelle chez ces derniers (Chemtob, Bauer, Hamada, Pelowski et Muraoka, 1989). Dans ma thèse de doctorat en psychologie, je me suis attardé à examiner la nature et l’intensité des conséquences personnelles et professionnelles vécues par les thérapeutes spécialisés en intervention suicidaire à la suite de la perte d’un client par suicide. Les résultats de ma thèse vont dans le même sens que les recherches menées sur ce thème, soit que le décès d’un client par suicide a des effets notables tant sur la vie personnelle des thérapeutes (par exemple : la confiance en soi, les humeurs et les sentiments qu’ils éprouvent dans leur vie quotidienne, leur santé physique et leur qualité de sommeil) que sur leur vie professionnelle (par exemple : leur confiance en leurs compétences ou en leur jugement professionnel, leur connaissance de leurs limites personnelles, leur relation avec leurs collègues de travail et leur vécu émotif au travail). Bien que les répercussions négatives sur la pratique soient bien présentes, plusieurs professionnels rapportent d’autres effets qui suggèrent qu’ils sont en mesure d’utiliser l’expérience du décès par suicide d’un client de façon constructive.

Mieux outiller les intervenants

Une première mesure qui pourrait être prise serait d’instaurer à l’intérieur des programmes universitaires des formations visant à sensibiliser et à mieux préparer les intervenants à la possibilité de vivre le décès d’un client par suicide. Plusieurs auteurs suggèrent que les programmes universitaires ne fournissent pas la formation nécessaire pour faire face à une telle perte (Dexter-Mazza et Freeman, 2003; Henry, 2006; Pieter, De Gutcht, Joos et De Heyn, 2003) et que ce manque de préparation accroît la réaction des thérapeutes après le suicide (Goodman, 1995; Henry, 2006). Une telle formation sensibiliserait les thérapeutes aux répercussions qu’il est possible de connaître à la suite du suicide, les informerait sur l’aspect légal de la situation, les renseignerait sur les sources de soutien disponibles (collègue, superviseur, groupe de soutien), leur donnerait des repères quant aux possibles interventions avec la famille du défunt, amorcerait une réflexion sur les limites de la thérapie, etc.

Procédure de postvention

Comme le suggèrent plusieurs auteurs, il serait également pertinent que chaque milieu clinique définisse clairement des procédures à suivre lorsqu’un suicide survient en son sein. Ces procédures pourraient entre autres désigner une personne ou une équipe d’intervenants responsables en cas de crise, décrire la façon d’apprendre la nouvelle du décès au thérapeute, déterminer la façon dont le retour sur l’événement sera effectué, définir le soutien qui sera offert au thérapeute, etc. De plus, la présence d’un superviseur clinique afin d’accompagner et d’aider les thérapeutes à cheminer professionnellement à travers l’expérience du décès s’avère une option potentiellement très bénéfique.

Notons également la pertinence d’implanter des programmes de postvention afin de soutenir les thérapeutes à la suite du décès d’un client par suicide. Il est à noter qu’un tel programme a vu le jour récemment en collaboration avec l’Association des psychologues du Québec. Il inclut la possibilité pour les membres d’obtenir le soutien individuel d’un psychologue spécialiste de la problématique du suicide. Il est également possible d’intégrer un groupe de soutien pour les psychologues ayant perdu un client par suicide. L’instauration de tels programmes est très encourageante et signifie que la question de la perte d’un client par suicide commence à être prise en considération au Québec.


16 Selon les écrits scientifiques, plus de 50 % des psychiatres rapportent avoir vécu le décès par suicide d’un client (Chemtob et al., 1989; Thomyangkoon et Leenaars, 2008), comparativement à 22 % des psychologues (Chemtob, Hamada, Bauer, Kinney et Torigoe, 1988b), à 16 % des internes en psychologie (Kleespies, Becker et Smith, 1990) et à 33 % des travailleurs sociaux (Jacobson, Ting, Sanders et Harrington, 2004).