Les impacts du suicide d’un travailleur sur les collègues et le milieu de travail : observations préliminaires

Brian Mishara, Ph. D., professeur au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et directeur du Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE)
Louise Pouliot, Ph. D, professeure à l’Université du Québec à Montréal et coordonnatrice de recherche au CRISE

Une étude québécoise qui vise à mieux comprendre l’impact d’un décès par suicide sur les collègues ainsi que sur le milieu de travail est en cours et il est possible de faire ressortir quelques résultats préliminaires.

Les enquêtes rétrospectives montrent que 39 % des hommes et 19 % des femmes étaient en situation active d’emploi au moment de leur suicide (St-Laurent et Tennina, 2000). Il est estimé qu’entre 1 et 3 % des suicides surviennent sur les lieux mêmes du travail (WHO, 2006). Un décès par suicide augmente le risque de contagion des comportements suicidaires chez les proches, d’apparition de symptômes d’un stress post-traumatique et de deuil compliqué (Raymond et al., 2006). Actuellement, grâce aux efforts de sensibilisation menés par les milieux de la pratique et de la recherche en prévention du suicide, un nombre croissant d’organisations des secteurs du privé et du public reconnaît l’importance d’emboîter le pas en matière de prévention (IASP Workplace Task Force, 2012). Les mesures de prévention du suicide mises en place à l’interne ou confiées à des ressources externes varient d’une organisation à l’autre (activités de dépistage, implantation d’un programme de sentinelles, éducation et formation du personnel de gestion et des employés sur le suicide, réseau de soutien interne, activités de gestion du stress, programme d’aide aux employés, etc.) (Gullestrup, Lequertier et Martin, 2011; Takada et Shima, 2010). Toutefois, de telles mesures sont bien souvent prises en réaction à la perte par suicide d’un employé. De plus, plusieurs interventions se déroulent dans les milieux de travail lors du décès par suicide d’un employé sans validation empirique de leur efficacité.

Résultats préliminaires

L’objectif principal de la recherche est de mieux documenter les conséquences du suicide d’un travailleur auprès de ses collègues et de son organisation en vue d’instaurer une réflexion critique sur la pertinence des interventions dans les milieux de travail en fonction des besoins des travailleurs et des milieux. La collecte des données a été effectuée à partir de l’analyse de rapports d’enquête de coroners, d’entrevues téléphoniques auprès de proches des travailleurs décédés par suicide et d’un questionnaire distribué auprès de collègues de travail. Les observations préliminaires nous révèlent qu’une importante proportion des travailleurs touchés par le suicide d’un collègue a été fortement ébranlée par la nouvelle. On note également, chez environ 10 % des travailleurs touchés, une absence au travail allant d’une à plusieurs journées. Des sentiments d’impuissance et de tristesse se sont avérés les émotions les plus souvent vécues par les travailleurs au moment où ils ont appris la nouvelle. La majorité des travailleurs interrogés a indiqué avoir fait l’expérience de la réapparition de souvenirs liés à la personne défunte dans les heures et les jours suivant la perte. Les symptômes typiques d’un syndrome de stress post-traumatique étaient peu prévalents au sein des participants à l’étude. Très peu des travailleurs interrogés ont témoigné avoir éprouvé des troubles physiques dans les heures et les jours suivant l’annonce du décès de leur collègue de travail.