Les endeuillés ont-ils une place dans la prévention du suicide?

Michael Sheehan, bénévole et endeuillé par suicide

Mes 25 années d’expérience comme juge et mes 15 années comme bénévole m’indiquent très clairement que oui, les endeuillés ont un rôle prédominant à jouer dans la prévention du suicide. La raison est bien simple : le message de la prévention, comme tous les messages d’action sociale, doit idéalement être véhiculé par des témoins crédibles.

Des témoins qui ont vu et vécu

Chacun des endeuillés a été un témoin oculaire des ravages d’une détresse grave, du désespoir et des idées suicidaires. Les endeuillés ont vu ces ravages chez leurs proches. Ils les ont vus prendre racine et cheminer jusqu’à la tragédie incompréhensible du suicide. Ils ont appris la réalité derrière le slogan : « Demander de l’aide, c’est fort. » Plus important encore, avec le temps, ils sont arrivés à comprendre, trop tard pour leur proche, mais pas pour d’autres, la magie d’une aide professionnelle adéquate pour contrer une détresse grave. Les juges savent que les témoins oculaires sont généralement plus fiables que les témoins experts. Les témoins oculaires expliquent concrètement ce qu’ils ont vu ou vécu, alors que les experts donnent des opinions souvent fondées sur des connaissances théoriques. Par ailleurs, devenir endeuillé pour avoir une place dans la prévention du suicide, c’est trop cher payé.

De l’aide professionnelle pour tous

L’Organisation mondiale de la Santé rapporte que près de 450 millions de personnes dans le monde sont aux prises avec une détresse grave et des idées suicidaires. Elle ajoute que seulement 25 % de celles-ci reçoivent l’aide professionnelle dont elles ont besoin. Cinquante pour cent ne reçoivent aucune aide, et les 25 % restants reçoivent une aide inadéquate.

Ces chiffres, bien que désolants, renferment un certain espoir. Ils nous indiquent « là où ça fait mal et là où il faut appliquer la médecine ». Notre mission est simple : il faut réduire à néant, ou presque, le pourcentage de personnes qui ne reçoivent pas l’aide professionnelle dont elles ont besoin. Imaginons le revirement que cela produirait si on doublait ou triplait les 25 % de personnes qui reçoivent l’aide professionnelle dont elles ont besoin!

Agir en amont

Pour ce faire, il faudrait embrigader l’entourage des personnes en détresse en sensibilisant un vaste public. Pourquoi ne pas sensibiliser les endeuillés avant qu’ils ne deviennent des endeuillés? Mieux encore, les amis et les collègues de travail de gens en détresse avant que ceux-ci ne développent leur détresse? La prévention agirait alors au bon endroit : en amont de la crise suicidaire!

Tout compte fait, la vraie question n’est pas de savoir si les endeuillés ont un rôle à jouer dans la prévention du suicide, mais plutôt : « Pourquoi faut-il attendre qu’ils deviennent des endeuillés pour les embrigader dans la prévention? »