Les conduites risquées à l’adolescence

Denis Jeffrey, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et chercheur au Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante

La prise de risques, pour plusieurs jeunes, est devenue un mode de vie. L’observation sociologique montre un niveau élevé de prise de risques dans les sports, les comportements délinquants, les relations amoureuses et sexuelles, les conduites addictives, les conduites de défi à l’autorité et dans bien d’autres domaines où le hasard, l’incertitude et l’imprévisible sont importants. D’emblée, on doit accepter que le risque n’est pas contraire à la vie. Au cours de l’existence, tout peut arriver sans crier gare, le meilleur comme le pire. Le risque zéro est mortellement ennuyant. Mais la prise de risques sans aucune préparation entraîne parfois des blessures graves, sinon la mort.

Le risque et la valeur de la vie

Chacun apprend, en faisant ses expériences, que la vie est un beau risque. Or, l’adolescence est une période charnière. À cet âge, tout est nouveau, tout se vit pour la première fois. Bien des jeunes cherchent à ressentir fortement la vie. C’est pourquoi ils cherchent l’événement, les situations où il se passe quelque chose, ils forcent les limites, ils s’exaltent dans des émotions. Le risque émerveille et terrifie à la fois. Il est de l’ordre d’une séduction sacrée. Lorsque la vie devient une aventure, le risque est plus élevé, mais la vie acquiert également une valeur existentielle plus élevée.

Nouvelles expériences et limites

Toute nouvelle expérience implique un risque. Les adolescents vivent continuellement, et souvent sans préparation, de nouvelles expériences. Ils découvrent le risque d’aimer, de s’ouvrir aux autres, de se laisser aller à des rencontres inédites. Ils réalisent le risque énorme de se perdre lorsqu’ils explorent leur monde intérieur. À cet âge, le risque pris touche toujours des limites : limites personnelles, limites des autres, limites des lois, limites dans les amours, dans les relations sexuelles, dans les relations amicales et parentales, dans la prise de parole, dans la souffrance, dans le rapport à l’autorité, à l’hygiène, aux apprentissages, etc. Dans leurs relations à leur propre corps, ils apprennent jusqu’où ils peuvent aller sans s’infliger trop de souffrances.

Se montrer fragile

Les adolescents ne connaissent pas toujours très bien leurs limites. Ils veulent savoir de quoi ils sont capables. Un jeune garçon met au défi sa tête, son cœur et ses couilles, dirait le slameur Grand Corps malade. C’est un processus psychologique plutôt normal que d’apprendre à se connaître. Les jeunes conduisent sur eux-mêmes diverses expériences et expérimentations. Les activités liées à l’excès, comme vivre à fond de train, s’éclater, aller au bout de soi, se défoncer, consommer de la violence, blesser autrui ou se blesser, s’exalter dans la drogue ou l’alcool, leur permettent de découvrir leurs limites, dont la dernière est le sentiment de fragilité. Les adolescents vont habituellement nier, dénier, refouler ce sentiment. Une toute-puissance narcissique cache leur vulnérabilité. Ils acceptent difficilement leur fragilité parce que ce sentiment les oblige à reconnaître des souffrances, des manques, des frustrations, des limites, et peut-être au loin la mort elle-même. Accepter sa fragilité est un risque à prendre. Se montrer fragile, en effet, comporte des risques : perdre la face, dévoiler des faiblesses, porter atteinte à son image, etc. Mais se montrer fragile, c’est accepter de s’ouvrir aux autres d’une manière authentique. C’est aussi parfois les appeler à l’aide. C’est créer des liens sociaux, des liens fondés sur la confiance réciproque.

Les sortes de risques

Pendant que notre société hypermoderne raffine ses règles de sécurité et ses outils de prévention, les jeunes perfectionnent leurs conduites à risque. Les prises de risques sont plurielles et leur perception dépend de multiples facteurs personnels et sociaux. L’expérience du risque est par conséquent subjective. Certaines personnes voient du danger partout. À l’inverse, il y a des jeunes qui dénient le danger. Ils se sentent invulnérables et puissants. La mesure du risque appartient donc à chacun. Mais on peut d’emblée considérer qu’il y a des risques graves et des risques minimes, des risques acceptables et inacceptables, selon les normes en vigueur dans une société et selon les contextes sociohistoriques. L’énorme risque que prend un soldat sur le champ de bataille ne se compare pas au risque que prend un jeune lors d’une conduite jackass. Il y a aussi des risques calculés et des risques inutiles. Des risques à effet immédiat et des risques à effet à retardement, comme une injection avec une seringue usagée. Le résultat de ce risque – une possible contamination du VIH – est différé, ce qui donne l’impression d’un moindre risque. La plupart des fumeurs défendent leur dépendance en utilisant le même argument : les effets néfastes du tabac semblent si lointains que le risque paraît amoindri. En revanche, l’effet est immédiat lorsqu’on brûle un feu rouge en moto sans savoir si la voie est libre.

Il y a des risques volontaires et involontaires. Les mesures de prévention et les précautions d’usage n’éliminent pas tous les risques. Il y a des risques calculés, comme sauter en parachute. Mais la grande majorité des gens préfèrent éviter ce type de risques. Il y a des risques que nul n’aime prendre sauf lorsque la situation l’exige, dans l’urgence. Par exemple, une manœuvre impromptue en voiture ou un acte spontané pour sauver une personne de la noyade. Ces risques sont autant d’expériences qui rappellent la valeur de la vie.

On peut aussi parler des risques en « hyper » et en « hypo ». La boulimie est un risque en hyper, alors que l’anorexie est un risque en hypo. Des conduites de rétention, d’abstention, d’abstinence, de réclusion, de négligence, de repli sur soi, d’entailles et de scarifications sont des risques en hypo. Des conduites d’exubérance, de défoulement, de dérives festives, de défonce sont de l’ordre des risques en hyper. En hypo, la violence se retourne contre soi, alors qu’en hyper, la violence est explosive, orientée vers l’extérieur de soi. En hypo, l’individu économise ses énergies, en hyper, les énergies de vie sont dépensées sans compter.

L’enjeu : ce que l’on peut perdre

Fumer un joint dans la cour de l’école secondaire sans se faire prendre peut être un risque commun pour un jeune, mais un risque très élevé pour un autre. Le risque, le plus souvent, se calcule à ce que l’on peut perdre. Rouler en moto à tombeau ouvert est un risque négligeable pour certains jeunes hommes. Les filles sont moins portées à ce type de risque. Pour elles, le risque dans les relations amoureuses et amicales est beaucoup plus grand. Le risque de la trahison, de la tromperie, de l’abandon, qui aboutit à un bris de la confiance, est un enjeu palpable. Le risque peut être tellement important dans les affaires amoureuses que plusieurs jeunes, surtout des garçons, ne s’y aventurent pas. Ils préfèrent se protéger derrière une attitude machiste ou réduire les relations affectives à un acte génital. Un jeune peut être attiré par certains types de risques, mais refuser catégoriquement d’autres types de risques. Le risque de l’échec scolaire peut être plus grand pour un garçon que le risque de conduire sa moto à plein régime (Hachet, 2001).

Du jeu à l’emprise

Quand les conduites à risque deviennent une nécessité, une compulsion, une dépendance, le jeune ne se maîtrise plus. Le jeu du risque laisse alors place à une emprise. Le jeune n’est plus maître de lui. Il a encore conscience du danger, mais le désir d’aller jusqu’au bout, d’aller toujours plus loin, de savoir jusqu’où il peut aller devient un cercle vicieux. Il peut alors être pris à son propre jeu. Un jeu demeure un jeu tant et aussi longtemps qu’on peut librement arrêter de jouer. Lorsqu’on n’est plus libre de jouer ou de ne pas jouer, ce n’est plus un jeu (Jeffrey, 2008). Quand le risque devient addictif, le jeune dispose de peu de moyens psychiques pour s’empêcher de passer à l’acte. Les conduites à risque ludiques, qui sont de l’ordre du jeu, permettent de connaître et de reconnaître ses limites, de passer d’un état mental à un autre, de construire son identité, de continuer l’exploration de soi dans des zones intimes encore inconnues. Mais les conduites à risque addictives deviennent souvent et réellement des impasses. Elles se répètent sans autre finalité que de se répéter (Erhenberg, 1995, 1998).

L’ordalie

Quelle que soit la tentation du risque, des limites sont toujours outrepassées. La grande majorité des jeunes préfèrent s’en prémunir par des comportements sécuritaires, même s’ils acceptent de prendre des risques de temps à autre, mais d’une manière calculée. Une minorité d’adolescents misent sur le risque pour dénouer une crise existentielle, pour connaître leur véritable valeur ou pour savoir si la vie vaut la peine d’être vécue. Ce sont ces prises de risques que David Le Breton (2000) analyse dans une perspective socioanthropologique. Pour ce dernier, les conduites à risque chez les jeunes ont pour trait commun le fait de s’exposer à une probabilité non négligeable de se blesser, de compromettre son avenir, de mettre sa santé en péril, ou même de mourir : toxicomanie, tentatives de suicide, fugues, errance, vitesse sur la route, excès d’alcool, troubles alimentaires, défis, refus de suivre un traitement médical, performances jackass, etc. David Le Breton suggère que les prises de risques peuvent être interprétées comme un jeu avec la mort. Dans la conduite à risque, il y a quelque chose qui s’apparente à une ordalie dont l’enjeu serait la valeur de la vie. Toucher la limite ultime de la mort pour donner un nouveau sens à l’existence. Comment comprendre ces conduites? Quelle valeur leur attribuer? Pourquoi des jeunes pratiquent-ils l’ordalie?

Qu’est-ce qu’une ordalie?

Dans l’ordalie ancestrale, on faisait subir des épreuves physiques à un individu pour savoir s’il était coupable ou innocent. L’accusé remettait son destin entre les mains de Dieu pour faire reconnaître son innocence. La justice, dans cette logique, ne dépendait pas des humains, mais d’une instance divine qui sauvait ou non l’accusé. S’il n’était pas coupable, il passait l’épreuve physique. On pensait que Dieu n’aurait pas laissé périr un innocent. L’expression « mettre sa main au feu » provient d’un rite ordalique : l’épreuve par le feu consistait à forcer un accusé à tenir une barre chauffée, puis on bandait sa main. Pour savoir si l’accusé était coupable ou innocent, on regardait quelques jours plus tard l’évolution de la plaie. Si la plaie était « belle », donc bien cicatrisée, cela prouvait son innocence. Dans le cas contraire, cela prouvait sa culpabilité.

Pour Le Breton, les conduites à risque dites ordaliques consistent pour un jeune à s’en remettre au destin, à la chance, au hasard. Les conduites ordaliques sont de l’ordre de la roulette russe. Il y a possibilité de se blesser mortellement, c’est-à-dire de perdre la vie. Il s’agit, dans l’ordalie, de mettre sa vie en jeu pour savoir si elle a un prix. Le fait de survivre à une conduite très risquée ajoute une légitimité à l’existence. Dans des états de souffrance très intense, le jeune laisse le sort décider de sa vie, à travers des épreuves physiques hautement risquées.

Tentatives de vivre

La démarche n’est nullement suicidaire : elle vise à relancer le sens de la vie, à mettre l’individu au monde. L’épreuve surmontée offre la possibilité de fabriquer des raisons d’être. L’issue possible est celle d’avoir dorénavant confiance en la vie, de se dépouiller de la souffrance qui colle à la peau. L’ordalie est une manière de jouer le tout pour le tout. Au terme de l’épreuve, le jeune ressent la puissance du survivant, il est passé par-dessus le pire, il a vu le fond du baril, il peut passer à autre chose. Telle est l’efficacité possible de l’ordalie. L’ordalie ne se réduit pas à un jeu symbolique avec l’éventualité de mourir, puisqu’on peut aussi la comprendre comme un jeu avec la vie. Aller au bout de soi, au bout de ses limites. Expérimenter ses propres limites ne trouve pas son origine dans un désir de mourir, mais bien dans un goût très intense pour la vie. C’est la vie qui est exaltée dans les conduites ordaliques, pas la mort. Les conduites ordaliques ne sont pas des tentatives de suicide, mais des tentatives de vivre, des rages de vivre. Ce sont des appels à vivre; elles relèvent rarement d’une volonté de mourir. Pour Le Breton, en somme, il y a virtuellement un noyau ordalique dans toutes les conduites à risque.

Appel au sens et appel à l’aide

Pour la majorité des jeunes, surmonter un risque assure une valeur et un sens à leur existence, une meilleure emprise sur soi, et donne la conviction d’être bien réel et vivant. À la suite d’une conduite à risque, ils ressentent un surplus de puissance qui leur permet parfois de calmer des souffrances et des angoisses, de gagner un peu d’autonomie, et surtout de reconnaître leurs limites. Pour d’autres jeunes, les conduites à risque sont des manières ambivalentes ou paradoxales de lancer un appel : aide-moi, mais je ne veux rien savoir de toi. Or, l’aide que nous pouvons apporter à un jeune qui adopte des comportements à risque est toujours la même : être une figure d’autorité solide capable de cohérence et de rigueur dans ses interventions.

Références

Ehrenberg, Alain, La fatigue d’être soi : dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
Ehrenberg, Alain, L’individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
Hachet, Pascal, Ces ados qui jouent les kamikazes, Paris, Fleurus, 2001.
Jeffrey, Denis, « Le rituel, le jeu et la liberté », dans St-Germain, Philippe et Guy Ménard (dir.), Des jeux et des rites, Montréal, Liber, 2008.
Le Breton, David, Passions du risque, Paris, Métailié, 2000.