Le travailleur de rang… une approche proactive pour une communauté rurale solidaire et en santé

Maria Labrecque Duchesneau, directrice générale, Au cœur des familles agricoles

Plus que jamais, il faut avoir la vocation pour s’engager en agriculture. Et pourtant, de jeunes passionnés font encore ce choix, en défiant vents et marées. L’agriculture, on l’a dans la peau. On peut sortir l’agriculteur de l’agriculture, mais pas l’agriculture de l’agriculteur! Pour bon nombre, la ferme devient la raison de vivre, et tant pis pour la santé! Avec des activités réglées au quart de tour et des semaines de 100 heures de travail, il suffit d’un grain de sable dans l’engrenage pour que celui-ci ait des ratés. Pour ces gens fiers et déterminés, les échecs sont difficiles à avaler, car la ferme génère le revenu familial et véhicule le patrimoine. Un abandon de ferme forcé laisse de profondes cicatrices. Partant du principe qu’il n’y a pas d’agriculture en santé sans agriculteurs en santé, Au cœur des familles agricoles va sur le terrain et leur tend la main.

Son objectif : que la prévention s’inscrive dans les mœurs!

Au cœur des familles agricoles

L’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA) a été fondé au tournant des années 2000 à l’initiative d’une intervenante affectée aux transferts de ferme. Privilégiant une approche participative, l’organisme se donnait alors pour mission de créer un réseau d’entraide au sein du milieu agricole. Dès le départ, les CSSS et les organismes communautaires ont été mis à contribution, évitant la duplication des services. Avec le temps, le cercle d’entraide s’est allié l’appui des instances municipales, du secteur des affaires agricoles et de nombreux bénévoles.

Par une interaction constante avec les autorités et les décideurs, venant tant du milieu de la santé et des services sociaux que du secteur de l’agriculture et des affaires municipales, ACFA se porte tout naturellement à la défense des intérêts de sa clientèle première. Informer les publics (partenaires, grand public, retraités, relève, étudiants en agriculture…) pour une meilleure compréhension de la réalité agricole fait partie de sa vocation. Un service de première ligne est également offert à la clientèle. Parmi les autres services offerts, relevons ceux-ci : conférences sur demande, formation à la clientèle première et aux publics cibles, défense des droits des familles agricoles, représentation et bien sûr rencontres individuelles.

Quotidien du travailleur de rang

Le travailleur de rang possède fondamentalement une âme de missionnaire. Il véhicule des valeurs de partage, d’entraide et de solidarité. Il est au rang ce que le travailleur de rue est à la rue. Autrement dit, il s’agit d’un travailleur social ou de terrain voué à la cause des agriculteurs. Engagé dans un projet humain, le travailleur de rang se dévoue au mieux-être de sa clientèle, ce qui l’amène à agir sur plusieurs plans : individuel, collectif et organisationnel. Grâce à une approche éducative et préventive, il favorise le développement des compétences individuelles et sociales, contrant l’apparition de problèmes tels l’isolement, la dépression, la toxicomanie, la violence et les difficultés en affaires.

Ainsi, le titulaire de la fonction doit avoir un talent de rassembleur. Il doit pouvoir gérer avec habileté et discrétion de nombreuses relations interpersonnelles. Devant une problématique donnée, le travailleur de rang alimente la recherche de solutions et invite la ou les personnes concernées à s’investir dans leur mise en place. Son rôle, par contre, ne consiste pas qu’à éteindre les feux. Même si les interventions individuelles prennent une grande importance, le travailleur de rang doit avoir une vision d’ensemble de la communauté qu’il sert. Car il est un trait d’union entre tous ses membres et un facilitateur. Briser la solitude et l’isolement, faire surgir des initiatives, former, informer, sensibiliser, mobiliser, favoriser les interactions sociales, promouvoir l’entraide, encourager et reconnaître les efforts sont d’autres facettes de son quotidien.

Pour pouvoir être vraiment efficace, le travailleur de rang doit gagner la confiance des familles agricoles et de ceux qui gravitent autour d’elles, faisant en sorte que les volontés de changement se traduisent en réalisations tangibles. C’est par l’intérêt qu’il porte à sa communauté que cette confiance s’acquiert au fil des jours. Visiter un producteur dans son champ, discuter avec une famille autour d’une table de cuisine, participer aux rencontres de producteurs ou aux fêtes du village sont autant de façons de s’intégrer à la collectivité. Mais il y a plus : les familles agricoles, qui sont formées de gens pratiques, méfiants et pressés par le temps, veulent qu’on leur parle dans leur langage. Aussi, le fait d’être issu du milieu agricole ou d’y être bien ancré, tout comme celui de connaître la réalité et l’actualité agricoles, revêt une importance capitale pour l’aspect de la communication.

L’objectif ultime est de faire en sorte que les valeurs et les compétences acquises rejaillissent sur l’ensemble de la communauté et que les bienfaits ressentis soient un carburant pour aller de l’avant. Car la qualité de vie dans un milieu où il fait bon vivre n’a pas de prix!

Pour une meilleure santé psychologique des agriculteurs

Force est d’admettre qu’au cours des dernières décennies, de nombreuses sources de stress se sont ajoutées aux aléas de la température, aux mauvaises récoltes, aux phénomènes naturels dévastateurs qui gardent les familles agricoles sur la corde raide. Parmi ces facteurs de stress, relevons la mondialisation des marchés, le resserrement des normes, les productions déficitaires, les marges de manœuvre réduites, le surendettement, la rareté de la main-d’œuvre, l’absence de relève… En effet, le fardeau est lourd pour les producteurs, qui ont souvent l’impression d’être laissés à eux-mêmes. Comme si ce n’était pas assez, l’indifférence, quand ce n’est le mépris, est la coupe qui fait déborder le vase.

D’une part, la population semble avoir oublié que les producteurs sont à la base de notre alimentation. D’autre part, on les accuse d’être des pollueurs de la pire espèce sans savoir que les pratiques agricoles sont encadrées par des normes et des pénalités très sévères qui découragent toute infraction. Même certains citadins venus s’établir dans leur entourage leur font la vie dure en s’élevant contre les odeurs, le bruit et le va-et-vient des machines. Ils ignorent que le rythme de l’agriculture est imposé par les saisons. Non, il n’est pas facile d’évoluer dans un monde où les préjugés l’emportent sur le bon sens! D’où l’importance d’inclure le grand public dans l’effort de sensibilisation.

Que dire des familles actives dans certaines productions agricoles qui s’accrochent à l’espoir que le contexte économique puisse changer tout en étant au bout de leur rouleau? Trop de producteurs ont, par la force des choses, abandonné l’agriculture après y avoir laissé le meilleur d’eux-mêmes. Trop de producteurs, en perte de contrôle et incapables de se tirer d’une situation difficile, ont commis l’irréparable. Fort heureusement, plusieurs se sont ressaisis à temps, sachant qu’il y a une porte où aller frapper et une oreille attentive capable de les écouter. Le seul fait de pouvoir partager leurs tourments et de discuter de possibles solutions avec des spécialistes suffit souvent à désamorcer la situation de crise pour leur permettre de prendre des décisions éclairées. De Gaspé à Joliette en passant par l’Abitibi ou Saguenay, ACFA n’est jamais plus loin qu’à un coup de fil.

Résultats observés

De nombreuses familles agricoles consultent maintenant plus librement ou rapidement qu’avant et n’hésitent pas à recommander ACFA à leurs proches. Les femmes sont plus enclines que les hommes à consulter et exercent généralement une bonne influence sur ceux-ci. À force de répéter le message, il s’inscrit dans les mœurs : « Il n’y a pas d’agriculture en santé sans agriculteurs en santé! » Le producteur doit donc apprendre à faire passer sa santé avant la ferme.

Ainsi, la santé mentale, qui était un sujet tabou en agriculture, retient davantage l’attention. Le passage d’ACFA sur de nombreuses tribunes, y compris des émissions télévisées aussi populaires que Tout le monde en parle, de même que la présentation de nombreuses formations et conférences ont certes contribué à ce résultat.

Du côté des intervenants, des partenaires et des décideurs, ACFA a obtenu de nombreux appuis dans des projets qui lui tiennent à cœur tout en gardant ses effectifs au minimum. Le projet Travailleur de rang impliquant des partenaires du milieu de la santé – où ACFA fait fonction de porteur de projet et de formateur – et le projet Maison de répit – entièrement financé par les partenaires du secteur agricole – sont de ceux-là.

Il est rassurant de constater qu’ACFA a franchi des pas de géant en permettant aux familles agricoles d’accéder à des services mieux adaptés à leur réalité. Grâce à son concept innovateur de travailleur de rang, qui fait actuellement l’objet d’un projet pilote dans deux municipalités agricoles de la Montérégie, ACFA utilise le transfert des connaissances pour permettre au réseau d’entraide mis sur pied de se ramifier et de s’implanter encore plus solidement à l’échelle provinciale. Avec la multiplication des travailleurs de rang par l’intermédiaire du réseau public de la santé, les familles agricoles bénéficieront bientôt d’une présence bienfaitrice accrue.

Pour favoriser des relations harmonieuses dans les communautés, un guide du bon voisinage est mis à la disposition des instances municipales pour qu’elles le remettent aux citadins venus s’établir en zone rurale. On cherche ainsi à améliorer leur compréhension du monde agricole et des obligations liées à ses activités. Ce guide, en plus d’atténuer les préjugés, permet un rapprochement entre deux solitudes. Mieux comprendre, c’est mieux accepter.

Globalement, les initiatives mises en place contribuent à rehausser la qualité des services et à faire en sorte qu’ils répondent davantage aux besoins des communautés agricoles. Du même coup, le blason de l’agriculture est redoré. Un regain de vitalité qui rejaillit sur les communautés rurales pour créer des endroits où il fait bon vivre… Et lorsqu’on est bien chez soi, on y demeure!