Le suicide des jeunes, une pathologie du devenir adulte contemporain

Daniel Dagenais, professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia et membre du Groupe interuniversitaire d’étude sur la postmodernité

Une enquête qui visait à documenter une trentaine de cas de suicide de jeunes faisait partie d’une recherche sociologique plus vaste cherchant à comprendre la naissance du suicide des jeunes dans le dernier tiers du 20e siècle. L’enquête a consisté en une série d’entrevues avec les proches des victimes (parents, amis, conjoints, professeurs ou employeurs) afin de comprendre, autant que possible, la vie de ces jeunes et les circonstances qui les ont poussés à mettre fin à leurs jours. Précisons que cette enquête n’avait pas pour objectif de déterminer ce qui aurait pu être fait pour empêcher que ces suicides aient lieu, mais plutôt de comprendre comment des jeunes ont pu être conduits au suicide.

Le symptôme d’un problème vaste : devenir adulte

Il ressort de cette enquête que le « suicide jeune » est le symptôme d’un problème contemporain plus vaste, à savoir le devenir adulte dans une société où l’institution familiale, qui régissait ce rite de passage il n’y a pas si longtemps, est en crise. Deux idées s’entremêlent ici : le suicide est lié au problème du devenir adulte; le contexte familial où le jeune a grandi fait partie de ce problème. Deux logiques passionnelles opposées mais renvoyant à un même problème du devenir adulte ont été relevées. Il s’agit pour commencer de la peur de devenir adulte, qui se profile dans le groupe adolescent (17-18 ans), puis du refus de devenir adulte, qui est le trait principal chez les jeunes de 24-25 ans du groupe étudié. À la peur maladive, enfantine de plonger de façon autonome dans l’univers adulte s’oppose le refus actif, militant en quelque sorte, de jamais entrer dans la « société » comme adulte. Outre ce contraste marqué entre deux types de passion qui ont poussé au suicide, il apparaît que ces logiques passionnelles sont issues de deux univers familiaux fortement contrastés. Ainsi, les jeunes du groupe des 24-25 ans, en majorité issus de familles dont les parents sont séparés, ont fait l’expérience de l’effondrement de l’instance parentale tandis que leurs parents se sont montrés incapables de demeurer parents « séparément ». Les adolescents de 17-18 ans sont au contraire issus pour la plupart de familles intactes où, cependant, le père a été exclu de l’éducation de l’enfant. Ces enfants ont pour ainsi dire été victimes d’une surprotection « maternante » qui les a empêchés de vouloir devenir adultes.

Les circonstances du suicide

L’enquête a aussi permis d’éclairer le rôle joué par les circonstances du suicide, qu’on désigne couramment sous l’expression « facteurs précipitants ». Le trait singulier des « circonstances » qui poussent au suicide est qu’elles font partie de la vie des personnes en cause, c’est-à-dire qu’elles jouent un rôle de révélateurs d’un problème (en l’occurrence, le refus ou la peur de devenir adulte) qui n’échappe pas à ces jeunes. C’est dire aussi que le refus ou la peur de devenir adulte dans lesquels ces jeunes se sont construits sont une voie d’évitement d’un destin qu’ils savent pourtant être celui de tout un chacun. Les circonstances, contingentes et variables, « révèlent » (évidemment aux yeux des victimes et selon leur interprétation) l’absence d’avenir liée à ce projet d’être en réaction au destin commun à tous. La notion de pathologie sociale vise à capter cette causalité profonde à l’œuvre dans le suicide jeune contemporain.