Le suicide dans les communautés autochtones du Québec

Michel Tousignant, chercheur et professeur à l’Université du Québec à Montréal et coordonnateur de l’équipe Wasena/Waseya, Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie, Université du Québec à Montréal

Il est difficile d’établir un portrait du suicide en milieu autochtone au Québec parce que l’information sur l’appartenance culturelle n’est pas nécessairement présente dans les dossiers du coroner. Le travail est possible pour les réserves, en faisant le relevé de tous les villages et en consultant chaque fiche individuelle. En dehors des réserves, le travail est semé d’embûches parce que plusieurs autochtones portent des patronymes francophones qui ne leur sont pas exclusifs, tels que Boivin, Brazeau ou Janvier.

Ampleur du phénomène

Nous sommes alertés par les appels de détresse qui proviennent de milieux autochtones où surviennent de nombreux suicides. Ce sont souvent ceux-là qui sont les mieux analysés. C’est ainsi que, au cours des dernières années, quelques villages atikamekw et anishinabe ont attiré l’attention. Dans trois villages, les données du coroner indiquent une fréquence de presque un suicide par année entre 1985 (début de l’informatisation des dossiers) et 2010. Les témoignages des informateurs locaux rapportent que le suicide était présent avant cette période, mais certainement pas dans les mêmes proportions. Il y a cependant des villages sans aucun suicide ou ayant connu un seul suicide durant cette période. Les taux sont évidemment très élevés dans certains villages, mais il est difficile d’établir un taux parce que le dénominateur (nombre d’habitants) a augmenté rapidement durant cette période.

Il y a un certain nombre de suicides rapportés dans les localités situées plus au sud que sont celles du groupe innu-montagnais, soit depuis Uashat et Maliotenam (région de Sept-Îles) jusqu’à Mashteuiatsh. Bien que la préoccupation à l’égard du suicide soit très présente dans les villages plus au nord-est, le long de l’estuaire du Saint-Laurent, peu de suicides y sont rapportés. En ce qui concerne les Cris, le taux était encore très bas au début des années 2000. Cependant, il semble qu’il y ait plus de cas observés depuis, bien que l’on ignore l’étendue du phénomène.

Il y a peu de préoccupation pour la question dans les groupes mohawks et probablement un faible taux de suicide, du moins d’après ce qui est rapporté par un psychiatre y travaillant. Nous n’avons également que peu d’information sur les Micmacs et les Abénaquis, qui ont un volume de population peu élevé.

Le suicide est extrêmement élevé dans toute la région inuit du Nunavik, et cela depuis une vingtaine d’années. Certains villages peu peuplés vivent en moyenne un suicide par année. Cela peut s’expliquer en partie par l’absence d’une médecine d’urgence spécialisée à proximité.

Enfin, il n’existe pas de données sur les autochtones vivant hors réserves. Tout ce que nous savons, c’est qu’il ne s’agit pas d’une préoccupation majeure. Une dimension à explorer est le taux de tentatives de suicide graves nécessitant des soins hospitaliers.

Il demeure donc impossible de dresser un tableau complet du taux de suicide dans les communautés autochtones du Québec. Comme cela a déjà été rapporté pour la Colombie-Britannique, ce qui frappe l’attention est la grande variabilité entre les réserves. Les villages sans histoire n’attirent pas l’attention. Par ailleurs, deux groupes linguistiques ayant une population importante, les Mohawks et les Cris, contribuent à diminuer le taux de suicide des autochtones à l’échelle nationale, alors que le taux des Inuits l’augmente considérablement.

Les facteurs de risque

Les facteurs de risque du suicide en milieu autochtone sont nombreux. On sait que l’alcool et, plus récemment, les drogues illégales y représentent un problème important, avec la violence domestique et publique. La situation doit être placée dans une perspective historique : l’instauration des pensionnats et la déresponsabilisation des parents ont mené à une déstructuration de la vie familiale. Les nombreux sévices vécus par les écoliers dans ces pensionnats ont influé sur leur capacité émotive à assumer un rôle parental.

Un autre facteur contribuant à la propagation du suicide en milieu autochtone est le caractère public ou semi-public de certains suicides. Il arrive que des autochtones se suicident dans le village, durant des célébrations ou dans un foyer où plusieurs personnes sont présentes. De plus, les personnes décédées ont de nombreux parents et amis dans leur milieu immédiat. La diffusion quasi instantanée de la nouvelle du suicide entraîne angoisse et consternation dans le milieu.

Perspectives

Le taux de suicide continuera d’être élevé en milieu autochtone durant les prochaines années, mais pas nécessairement dans les mêmes villages que dans les 20 dernières années. Plusieurs villages ont interprété les suicides comme des signaux d’alarme et se sont organisés pour améliorer la qualité de vie de leur population. On peut donc espérer une amélioration si des programmes de prévention sont appuyés par la participation des populations locales et basés sur des stratégies respectueuses de la culture. Il faudra aussi que les villages travaillent en parallèle pour améliorer les conditions de vie de leurs citoyens (logement, accès au travail, intégration à la modernité en renforçant l’identité culturelle).