La résilience en milieu familial

Nibisha Sioui, étudiante au doctorat en psychologie communautaire et clinique à l’Université du Québec à Montréal

Michel Tousignant, chercheur et professeur à l’Université du Québec à Montréal et coordonnateur de l’équipe Wasena/Waseya, Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie, Université du Québec à Montréal

Une recherche doctorale a été effectuée en vue d’explorer et de comprendre la résilience familiale à l’intérieur des communautés anishinabeg de Kitcisakik et de Pikogan, en Abitibi-Témiscamingue. Seize mères et seize pères de familles biparentales, cinq mères monoparentales de même que des informateurs clés des communautés ont été interrogés lors d’entrevues individuelles ou de groupes de discussion semi-dirigés.

Contexte d’adversité

Le premier objectif de l’étude était de comprendre le contexte d’adversité communautaire et familial dans lequel évoluent les familles. L’analyse des données amène à concevoir les conditions contemporaines comme le résultat d’une suite complexe de traumatismes intergénérationnels vécus par les générations passées et actuelles des familles anishinabeg. Ainsi, enracinés dans le contexte sociohistorique difficile, les résultats indiquent que les dépendances et les autres comportements destructeurs, le manque de limites et d’encadrement parental, la diminution de l’entraide et de la transmission des valeurs anishinabeg ainsi que les conditions propres à Kitcisakik (logements inadéquats, inaccessibilité à l’eau courante et à l’électricité) sont les principales sources d’adversité familiale et communautaire auxquelles se heurtent les familles.

Parcours de vie et processus de guérison

Le deuxième objectif de la recherche était d’explorer et de décrire le parcours de vie des parents afin de comprendre leur processus de guérison. D’abord, ce processus prend naissance dans le passé difficile des parents, qui se comprend par l’influence du vécu traumatique de leurs propres parents, les violences et la négligence parentales vécues dans l’enfance et l’adolescence, l’instabilité et le déracinement familiaux (les aspects difficiles des foyers scolaires, des familles d’accueil et de l’école) et les autres problèmes familiaux (la violence familiale, la séparation des parents, les décès au sein de la famille et la pauvreté). De plus, aux fondements du processus de guérison et de résilience se trouvent les bases positives et protectrices du passé familial, soit les stratégies d’adaptation et de débrouillardise des parents lorsqu’ils étaient enfants, ainsi que les aspects positifs de l’enfance et de l’adolescence, c’est-à-dire les familles d’accueil et les foyers scolaires, la vie dans le bois, l’amour et les valeurs familiales. Enfin, le processus de guérison et de transformation s’illustre par différents sous-processus, tels que « faire la paix » avec ses difficultés du passé, la prise de conscience et la sobriété associée, apprendre à se connaître, sortir de l’isolement, s’ouvrir aux autres et contribuer à la communauté, sans oublier la contribution importante des thérapies, de la religion et de la spiritualité de même que la conjugaison et l’interinfluence des parcours de vie des parents dans le cas des familles biparentales.

Processus protecteurs

Finalement, le troisième objectif consistait à explorer comment les familles arrivent à se débrouiller et à bien fonctionner dans leur contexte d’adversité. Les principaux processus protecteurs familiaux et communautaires sont les suivants : les liens et la solidarité intrafamiliaux, le système de soutien familial et communautaire de même que celui des services des communautés et des villes voisines, les stratégies de responsabilisation individuelle, familiale et communautaire, le système de croyances et les stratégies d’adaptation aux conditions de vie particulières de Kitcisakik.

La résilience familiale

En tentant de répondre à la question centrale de cette thèse, soit « Qu’est-ce que la résilience familiale en milieu anishinabe? », nous avons constaté des différences fondamentales quant à la conceptualisation de la résilience traditionnellement étudiée. En effet, en milieu anishinabe, ce concept renvoie à un processus continuel de transformation, contrairement à un retour à un état initial de fonctionnement. De plus, les définitions de l’adversité et de l’adaptation sont propres aux différents milieux, et tous les niveaux d’analyse sont indissociables les uns des autres pour saisir ce concept complexe. Enfin, la résilience familiale apparaît comme un processus qui s’inscrit dans une perspective temporelle et non linéaire.

En conclusion, la résilience familiale à l’intérieur des deux communautés anishinabeg s’interprète comme le renversement du cycle intergénérationnel des traumatismes et par la transmission de l’héritage positif aux enfants. Plus précisément, cette transformation, voire cette coupure entamée et à poursuivre, se conçoit principalement par le processus de guérison du passé des parents et par différents processus protecteurs familiaux et communautaires permettant de fonctionner sainement à l’intérieur de contextes des plus difficiles.

Le projet Nokitan II

Le projet Nokitan II représente un exemple de programme favorisant la résilience en milieu familial au sein des peuples autochtones. Il présente un guide de promotion de la santé mentale pour les enfants de Wemotaci. Le matériel de base est constitué d’une série de légendes atikamekw écrites par un groupe de femmes de la communauté. Ces légendes, adaptées à la pédagogie du programme, sont ensuite racontées par un conteur. Puis, les enfants échangent sur les thèmes abordés à partir d’une approche d’art-thérapie ou de celle de la philosophie pour enfants. La suite de ce programme devrait explorer le transfert des compétences acquises au milieu familial. Plusieurs autres programmes de diverses sources permettent de venir en aide aux familles. L’un de ceux-ci consiste à envoyer des intervenants de première ligne lorsqu’il y a signalement d’un cas de négligence. Des initiatives comme la maison de la famille permettent aussi aux parents de prendre un certain répit.

Pistes de prévention

Voici quelques pistes de prévention du suicide dans une communauté autochtone :

  • Durant la petite enfance, assurer un bon encadrement des parents en intégrant les ressources et les programmes existants. Beaucoup de services sont offerts, mais il faut un travail de planification et d’intégration des efforts, les familles faisant face à trop de sollicitations d’origines diverses.
  • Continuer à développer des réseaux de sentinelles avec une approche culturellement adaptée, c’est-à-dire influencée par les suggestions des gens sur le terrain pour s’approcher des personnes en souffrance.
  • Former des intervenants qui peuvent aller vers les jeunes plutôt que d’attendre des situations d’urgence suicidaire dans les services.
  • Investir dans l’éducation continue et l’adapter à la situation des jeunes, par exemple en leur montrant ce qu’ils ont envie d’apprendre au lieu de leur imposer au départ un programme rigide loin de leurs préoccupations.
  • Investir dans la formation professionnelle en préparant les jeunes à la discipline du travail et en rendant accessible le marché du travail en dehors des réserves.
  • Donner un pouvoir aux jeunes en les faisant participer aux décisions qui les intéressent. Les jeunes doivent sentir qu’ils sont des acteurs importants dans leur communauté.