La place des endeuillés dans la prévention du suicide

Normand Séguin, administrateur de l’Association des endeuillés par suicide de La Traverse

Daniel Lepage, président de l’Association des endeuillés par suicide de La Traverse

Notre organisation fondée en 2006, l’Association des endeuillés par suicide de La Traverse, adhère pleinement à l’ample vision de la prévention du suicide que propose l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). Une vision qui nous paraît participer d’une double orientation, ou mieux, dirions-nous, d’une double tension intellectuelle : d’un côté, une tension relative à l’intervention auprès de personnes en détresse; de l’autre, une tension se rapportant à la diffusion, à travers tout le corps social, d’information, d’idées, de discours accompagnés d’actions appropriées, pour sensibiliser, modifier des perceptions, transformer des attitudes, des comportements. Le suicide qui s’inscrit dans la mémoire familiale et qui bouleverse les milieux de vie est aussi un problème de société. C’est précisément cette volonté d’agir sur le corps social pour influer sur les mentalités qui donne à l’AQPS ces traits qui l’apparentent à un mouvement social, auquel les organisations communautaires apportent une base essentielle.

La double relation endeuillé-prévention

Cette double tension intellectuelle qui dynamise le mouvement de la prévention du suicide, entre l’urgence d’encadrer et de soigner et la recherche de réponses à un défi sociétal, éclaire sous un jour particulier la relation que l’endeuillé pourra établir avec le mouvement de la prévention du suicide. Ceux qui perdent un être cher par suicide ont un long chemin à parcourir pour surmonter leur peine, leur tourment, redonner un sens à la vie, y redéfinir leur place, atteindre une nécessaire sérénité : le projet d’une vie, pour dire vrai. La situation de l’endeuillé étant susceptible de se transformer dans une durée plus ou moins longue, il appert donc que le rapport de celui-ci au mouvement de la prévention du suicide pourra évoluer. Dans le long processus de redéfinition de soi qui est le sien, il apparaîtra d’abord, et pour cause, comme un sujet des interventions pour personnes en grave difficulté. Un jour, lorsqu’il sera parvenu à un meilleur climat intérieur, sa démarche pourrait l’amener à jouer, à sa propre mesure, un rôle d’acteur de la prévention du suicide. Un rôle dont les motivations lui auront été inspirées par sa propre expérience vécue, notamment par l’ouverture aux autres et le désir de faire du bien autour de soi. Valoriser la vie, redonner à la vie : une manière de se réaliser dans l’harmonie.

Épauler les endeuillés

Cela dit, force est de reconnaître qu’une minorité d’endeuillés seulement bénéficie des secours organisés pour reprendre pied après le drame. La plupart s’efforceront d’avancer vaille que vaille, en tentant de contenir leur peine, d’aucuns demeurant submergés par leur douleur, désespérés. Justement, c’est pour épauler les endeuillés (âgés d’au moins 18 ans) dans leur difficile cheminement qu’une association de bénévoles comme la nôtre a été fondée, sur le principe du partage et de l’entraide par les pairs, pour les aider à briser leur isolement, leur permettre de s’épancher librement sans crainte d’être jugés, de s’apaiser, de regagner leur estime de soi. Et, le cas échéant, les inciter à chercher de l’aide auprès des organismes de prévention du suicide avec lesquels nous collaborons. Le rôle d’un regroupement d’endeuillés est complémentaire à celui des organismes de base du dispositif de la prévention du suicide. Un tel regroupement n’a donc pas pour vocation d’accueillir des personnes nouvellement plongées dans le drame ou se trouvant en plein désarroi.

Des agents de changement

Nous souhaitons que les endeuillés par suicide, regroupés entre pairs, apprennent à se découvrir mutuellement tout en échangeant leurs vues sur leur situation commune. Qu’ensemble, ils prennent mieux conscience des bienfaits de l’entraide et de l’engagement dans des actions qui font du bien, à eux-mêmes d’abord, mais aux autres également. Qu’ils développent le sentiment que, en raison de l’expérience qu’ils ont vécue, ils peuvent être de ces figures inspirantes qui portent résolument un message d’attachement à la vie et d’espoir. Qu’eux aussi, témoins incontournables du drame, fassent entendre leur voix relativement à la question du suicide. Qu’ils sentent bien que, dans le vaste mouvement de la prévention du suicide, ils ont eux aussi un rôle à jouer, en coordination avec les autres acteurs qui s’y mobilisent. Un double rôle en fait, à tenir dans leur milieu de vie, notamment à l’intérieur de leur cadre familial et dans leurs autres lieux de sociabilité rapprochée, comme au travail ou à l’école : un rôle d’écoute, de compassion, de soutien moral devant la détresse exprimée ou sentie; et aussi un rôle d’intermédiaire, de médiateur, consistant à inciter ou à aider des personnes en désarroi à entrer en relation avec les services déployés par le mouvement de la prévention du suicide. À l’instar des sentinelles réparties sur le territoire, ces endeuillés soucieux d’humanité ajoutent manifestement de précieux éléments au maillage que tisse le mouvement de la prévention du suicide à travers le corps social. À leur manière, ne sont-ils pas, parmi bien d’autres, des agents de changement culturel au service de la cause de la prévention du suicide?