Étude de trajectoires d’utilisation de services chez des jeunes de 12 à 25 ans ayant fait une tentative de suicide ou décédés par suicide au Québec

Johanne Renaud, M.D. M.Sc. FRCPC, Sophia Rinaldis, M.Sc., Monique Séguin, Ph. D., Alain Lesage, M.D. M.Phil., Jean-Jacques Breton, M.D. M.Sc., Gustavo Turecki, M.D. Ph. D.
Institut universitaire en santé mentale Douglas, Université McGill
Centre Standard Life pour les avancées en prévention de la dépression et du suicide chez les jeunes
Groupe McGill d’études sur le suicide
Réseau québécois de recherche sur le suicide

Au Québec, le suicide représente la deuxième cause de décès chez les 15-24 ans. Il est documenté qu’environ 90 % des jeunes décédés par suicide ont souffert d’un ou de plusieurs troubles de santé mentale au cours de leur vie, en plus de nombreux événements de vie négatifs (Renaud et al., 2008; Brent et al., 1993). De plus, plusieurs de ces jeunes avaient posé un geste suicidaire antérieurement et il est connu que les jeunes ayant fait une tentative de suicide constituent un groupe à haut risque de passage à l’acte. En dépit de ces données, une proportion importante de ces jeunes à risque ne reçoivent pas les soins appropriés à leur situation dans l’année qui précède leur tentative ou leur décès (Luoma et al., 2002). Pourtant, les services sont disponibles dans notre province. Notre étude avait pour objectif d’explorer les trajectoires d’utilisation de services et de soins de santé et de services sociaux de ces jeunes. Surtout, nous cherchions à vérifier à quel point leurs besoins avaient été comblés, et sinon, à déterminer comment il était possible d’améliorer les interventions.

Mesurer des trajectoires de services

Cette étude comparait les trajectoires d’un groupe de jeunes ayant fait une tentative de suicide (45 jeunes), d’un groupe de jeunes décédés par suicide (67 jeunes) et d’un groupe de jeunes vivants n’ayant pas d’antécédents de comportements suicidaires connus (56 jeunes). À l’aide de différents instruments de mesure adaptés à notre étude et d’un panel d’intervenants en santé mentale, nous avons enregistré différentes trajectoires de services et de besoins non comblés pour chacun des sujets. Toutes les évaluations ont été faites après les événements (tentatives de suicide ou suicides), ce qui entraîne certaines limitations qui doivent être soulignées : par exemple, on ne peut prédire une tentative de suicide ou un décès par suicide, malgré toutes les études à ce jour. Nous pouvons toutefois établir des pistes de solution et modifier nos pratiques pour aider ces jeunes.

Les besoins non comblés

Comme on s’y attendait, nos résultats démontrent que les taux de prévalence de troubles de santé mentale étaient très élevés chez les jeunes ayant fait une tentative de suicide ainsi que parmi les jeunes décédés, tandis qu’ils étaient beaucoup plus bas chez les jeunes sans historique de comportements suicidaires. Nous avons trouvé que plus de 50 % des jeunes ayant fait une tentative de suicide présentaient des besoins non comblés; ce taux grimpe à plus de 75 % chez les jeunes décédés par suicide. En évaluant de plus près les types de besoins non comblés, nous avons constaté qu’ils portaient sur une meilleure détection des jeunes à risque par leur entourage et la population en général (comment soutenir un proche à risque ou l’accompagner vers les services). Les besoins en formation chez les intervenants étaient aussi très élevés. Quant aux besoins de coordination (meilleur arrimage entre les ressources en santé physique et mentale, les ressources scolaires, celles en toxicomanie, les centres jeunesse et les services policiers), ils atteignent une proportion très importante parmi les deux groupes à risque. Finalement, les besoins ayant trait à la gouvernance – c’est-à-dire le besoin d’une participation plus directe des administrateurs à la mise en place de protocoles, de corridors de services soutenus par les institutions – et portant sur l’organisation même des services de santé et de services sociaux touchaient près du tiers (30 %) des situations des jeunes à risque.

Prévenir ensemble et de manière coordonnée

Nos résultats suggèrent que des actions urgentes sont nécessaires dans plusieurs domaines, soit en clinique, en recherche et en santé publique. La population (parents et amis, connaissances, collègues de travail), les intervenants du domaine de la santé et des services sociaux et les décideurs doivent travailler de concert pour mieux repérer les jeunes à risque, pour organiser les services plus efficacement et pour offrir de meilleurs soins et services. Ensemble, nous pouvons prévenir le suicide dans notre société.

Références

Brent, D. A., J. A. Perper, G. Moritz, C. Allman, A. Friend, C. Roth, J. Schweers, L. Balach et M. Baugher, « Psychiatric Risk Factors for Adolescent Suicide: A Case-Control Study », dans Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, vol. 32, no 3, 1993, p. 521-529.

Luoma, J. B., C. E. Martinet J. L. Pearson, « Contact with Mental Health and Primary Care Providers Before Suicide: A Review of the Evidence », dans American Journal of Psychiatry, no 159,2002, p. 909-916.

Renaud, J., M. T. Berlim, A. McGirr, A., M. Tousignantet G. Turecki, « Current Psychiatric Morbidity, Aggression/Impulsivity, and Personality Dimensions in Child and Adolescent Suicide: A Case-Control Study », dans Journal of Affective Disorders, no 105, 2008, p. 221-228.