Comprendre et accompagner nos jeunes dans l’épreuve de la mort d’un proche : un atout pour une génération sans suicide

Josée Masson, travailleuse sociale, fondatrice et directrice générale de Deuil-Jeunesse

Nos vies sont parsemées de moments de bonheur et de malheur… Nous voudrions abolir l’existence des moments difficiles, mais le constat est là : les épreuves sont inévitables. Elles sont inévitables pour nous, les adultes, mais aussi pour nos jeunes : échecs scolaires, défaites sportives, chicanes avec les amis, séparations, déménagements, troubles de santé ou décès d’un être cher… La mort d’un être cher est d’ailleurs un des stress les plus importants de la vie, celle d’un parent l’étant sans contredit (Elkind, 1983).

Au Québec, on compte près de 60 000 décès par année. Nous sommes donc entourés de plusieurs jeunes éprouvés dont le nombre demeurera toujours imprécis, car nous ne pouvons quantifier les jeunes en deuil d’un ami, d’un oncle ou d’une belle-mère. Le phénomène paraît encore plus important lorsqu’on comprend que, pour nos enfants et nos adolescents qui vivent la mort d’un être cher, le deuil est complexe : c’est tout au long de leur développement cognitif qu’il se transformera, entraînant de nouvelles réactions souvent imprévisibles selon l’évolution de leur compréhension, et ce, jusqu’à l’âge adulte.

C’est donc au fil des années que l’accompagnement des jeunes par les adultes sera déterminant. Ce sont aussi les adultes, membres de la famille ou professionnels, qui sont en mesure de répondre aux besoins des jeunes endeuillés, notamment en apportant les renseignements justes, en écoutant sans juger, en reconnaissant le lien avec la personne décédée, en validant les réactions, en accomplissant des rites (Fillion et al., 2003).

Malheureusement, depuis de nombreuses années, l’attitude générale des adultes tourne autour des mythes et des tabous. Tous les chercheurs et les cliniciens qui se sont intéressés aux jeunes endeuillés, tant au Québec qu’en Europe, abondent dans le même sens : trop souvent, on cache la vérité, on parle de la maladie fatale d’un proche avec des mots voilés, on aborde la mort tardivement, on évite que les jeunes voient le corps d’un être cher décédé, on parle d’accident pour aborder le suicide… L’ennemi de la vérité, ce n’est pas le mensonge, c’est le mythe. Car les mythes entourant ce que vivent nos jeunes endeuillés nous éloignent de leurs besoins. Quels sont ces mythes? Nous croyons que les bébés ne peuvent pas être en deuil, que les plus jeunes sont chanceux car ils ne se souviendront pas, que les adolescents vivent le deuil comme les adultes, que les rites funéraires peuvent traumatiser, au même titre que voir le corps d’une personne décédée ou parler de suicide… Nous avons donc peur, peur qu’en expliquant les choses ou qu’en parlant de leur réalité nos jeunes endeuillés soient plus malheureux. C’est une volonté de protection qui est derrière cette attitude, dans les petites comme dans les grandes épreuves. Mais la protection, exercée de cette façon, ne facilite pas la capacité des jeunes à se relever de cette épreuve… ou à développer leur résilience.

Résilience et entourage

Le mot résilience est très à la mode depuis les dernières années. Il est malheureusement souvent mal compris, mal utilisé ou mal interprété. Il y a en effet plusieurs écoles de pensée par rapport à la résilience mais, la plupart du temps, les gens pensent à tort que c’est une question de chance : « Comment fait-elle pour aller mieux? Elle est chanceuse… » Cependant, la résilience, ce n’est pas « être plus fort que l’autre », ce n’est pas être surhumain ni être invulnérable. C’est la capacité, pour un individu faisant face à un stress important, de mettre en jeu des mécanismes adaptatifs lui permettant de tenir le coup et de rebondir en tirant profit de cet affrontement (Lemay, 2000). Et d’un point de vue adaptatif, cette capacité ne réside pas dans l’individu, contrairement à la croyance populaire, mais dans la transaction entre l’individu et son environnement, qui influe sur sa perception lorsqu’il vit des moments éprouvants. Donc, l’entourage joue un rôle très important dans le développement de la résilience. Le processus de résilience adaptative est complexe mais, de façon simpliste, on peut dire que quiconque regarde un enfant en se demandant si ce dernier pourra se sortir d’une épreuve influe sur la perception du jeune, qui se demande à son tour comment il le pourra… Sa résilience ou la façon dont il naviguera dans son torrent en sera inspirée.

Devenons des tuteurs de résilience

À la lumière de ces brefs concepts entourant le deuil chez nos jeunes et la résilience, comment accompagner nos jeunes endeuillés? En devenant des « tuteurs de résilience », c’est-à-dire en ne faisant pas tout pour leur éviter les difficultés, mais en les accompagnant dans celles qu’ils rencontrent. En allant dans le sens des besoins de nos jeunes endeuillés, nous réduisons les séquelles, qui peuvent être variées et durables, portant atteinte à l’équilibre personnel et aux dynamiques sociales. Nous les aiderons alors, malgré l’épreuve de la mort d’un être cher comme toutes les autres épreuves, à trouver la capacité de se construire et de se développer de manière satisfaisante. Nous devenons ces « tuteurs de résilience » par notre soutien, notre disponibilité, notre reconnaissance, notre confiance, notre sécurité, notre partage, nos discours adéquats. Nous devons éduquer nos jeunes au fait que les épreuves sont inévitables, que la mort et la vie se côtoient de près, donc que la mort existe, mais qu’elle n’est pas une option devant la détresse. Nous devons les aider à trouver des solutions adéquates à leurs épreuves au lieu de minimiser ces épreuves en voulant les en protéger.

Un constat demeure cependant : nous ne savons pas toujours comment nous adresser à nos jeunes, comment les laisser pleurer, comment les regarder vivre leurs difficultés et avoir mal. Être « tuteur de résilience » pour nos jeunes endeuillés, c’est les informer adéquatement, accueillir leur souffrance, être présent pour eux non seulement parce que nous sommes leur parent, mais parce que nous sommes leur voisin, leur intervenant, leur enseignant. Nous avons beaucoup de travail à faire, alors que dans bien des familles, le réflexe est de vite remplacer le poisson rouge mort par un autre, même à l’insu des enfants pour leur éviter d’avoir de la peine!

Éviter les conséquences des discours protecteurs

Si, dans nos actes personnels et professionnels à l’égard de nos jeunes endeuillés, nous reconnaissons leur vécu et réalisons notre potentiel de « tuteurs de résilience », nous nous battrons contre les résistances, les mensonges, les cachettes, les discours trop protecteurs… Nous pourrons alors éviter qu’un jeune souhaite mourir lorsqu’il entend qu’il pourrait retrouver, au ciel, les bras consolateurs de sa mère morte il y a plusieurs années, ou qu’un jeune veuille mourir car il n’a plus confiance ni en la vie ni en ceux qu’il aime après avoir appris, 10 ans après la mort de son père, que ce dernier n’était pas mort d’une crise de cœur mais s’était suicidé. Nous aiderons le jeune qui veut mourir, croyant sa peine aussi lourde que celle de sa mère qui s’est suicidée pour cette même raison, lui a-t-on dit il y a quelques années. Nous devons développer cette conscience professionnelle au fil du temps, car la résilience est fragile, elle n’est pas acquise à tout jamais, et à tout moment elle peut être interrompue…