Apprentissage de terrain quant à la référence des jeunes LGBT dans le système

Bruno Laprade, coordonnateur à Projet 10 et représentant allosexuel au Forum jeunesse de l’île de Montréal

Les recherches ont démontré que l’un des plus importants facteurs de résilience des jeunes lesbiennes, gais, bis et trans (LGBT) face au suicide est de rencontrer d’autres jeunes comme eux1. C’est ainsi qu’en 2005, le Regroupement d’entraide de la jeunesse allosexuelle du Québec (REJAQ) et le Forum jeunesse de l’île de Montréal déposaient, à l’occasion du renouvellement de la Stratégie action jeunesse 2005-2008 (devenue 2009-2014 depuis), des mémoires demandant la création d’organismes spécialement destinés aux jeunes LGBT dans chacune des régions.

État des lieux

Pourtant, durant les sept ans qui ont suivi, Projet 10 a dû déménager deux fois et réduire son personnel à deux employés à temps partiel, Jeunesse Lambda fonctionne depuis 25 ans avec 5000 $ de budget par année, les groupes dans les cégeps ont de la difficulté à survivre plus qu’une année et à dépasser le stade du groupe de socialisation, le Regroupement d’entraide pour la jeunesse allosexuelle du Québec (REJAQ) est mort faute de financement et la Direction de la santé publique a cessé de subventionner la Table de concertation des jeunes gais, lesbiennes et bisexuels (GLB) de Montréal, devenue par la suite la Coalition jeunesse montréalaise de lutte à l’homophobie (CJMLH). Quant aux régions, certaines sont mieux desservies que Montréal, tandis que d’autres n’ont encore aucun groupe.

Des conséquences tangibles pour la référence

Les répercussions sur les capacités d’intervention du réseau sont immenses. D’abord, les intervenants du milieu de la santé et de l’éducation connaissent peu les ressources destinées aux jeunes LGBT et les réseaux d’entraide qui se forment. Et quand ils les connaissent, ils envoient leurs jeunes sans suivi approprié avec l’organisme. Par exemple, l’arrivée d’un jeune ayant une déficience intellectuelle ou un trouble de santé mentale dans un groupe de pairs sans expérience peut demander beaucoup d’énergie à ce groupe et mettre en péril sa pérennité.

Inversement, on demande une grande polyvalence aux intervenants LGBT, qui sont souvent, en plus, coupés du réseau de la santé; ils doivent s’y connaître en matière d’itinérance, de toxicomanies, de violence conjugale, de transition de genre, de suicide, d’automutilation, d’immigration, de système de protection de la jeunesse, de santé sexuelle et d’infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), de droit du logement, de réinsertion au travail, de santé mentale, et ce, sans avoir accès aux corridors de services des CSSS. À cela s’ajoute le travail administratif (recherche de subventions, comptabilité, etc.), de sensibilisation (ateliers, formations, conférences, etc.) et de communication (promotion, réseautage, etc.), qui retombe sur ces mêmes personnes.

Et pour les intervenants des groupes gais, référer un jeune LGBT dans le système de santé n’est pas un gage que celui-ci n’y vivra pas d’homophobie, d’hétérosexisme ou de transphobie, que ce soit de la part des professionnels ou des autres jeunes fréquentant ces ressources. Trouver des ressources « LGBT friendly » demeure un défi parfois de taille. Ces discriminations ne sont pas nécessairement faites de manière consciente : deux études présentées à l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) en 2012 ont démontré que les professeurs ont de la difficulté à déterminer ce qu’est un acte homophobe2. Ces recherches viennent confirmer un paradoxe de la lutte contre l’homophobie en milieu scolaire : si à peu près 80 % des professeurs disent ne connaître que peu ou très peu les réalités des jeunes LGBT, ils se disent par contre compétents pour intervenir auprès d’eux3. Plusieurs rapports ont aussi fait part de l’inadéquation des services de santé aux réalités LGBT. Qu’en est-il alors dans les groupes communautaires, qui manquent souvent de moyens pour former leurs intervenants? Phénomène intéressant, parler de ces résultats provoque souvent une résistance, et il faut prendre en compte le facteur humain quand vient le temps d’aborder le sujet.

Et pourquoi en connaissons-nous si peu sur l’homophobie? C’est probablement parce que la prise de parole des jeunes LGBT est invisible ou se limite au rôle de témoignant et de victime de la violence subie. Ces jeunes n’ont fait la manchette au cours des dernières années que dans les macabres histoires de suicide et d’intimidation. Leurs vies, pourtant, sont bien plus riches que cela. Une piste de solution simple serait de renforcer les réseaux visant l’empowerment, la prise en mains des jeunes LGBT afin de faire ressortir leurs préoccupations et de les faire participer à la création d’outils de formation.


1Otis, J., B. Ryan, N. Chouinard, K. Fournia, Effets du Projet 10 sur le mieux-être sexuel de jeunes gais, lesbiennes, bisexuelles et bisexuels, 2002 et Dorais, M. Mort ou fif, 2001.
2Présentations de Kevin Lavoie (Université du Québec en Outaouais) et de Vincent Chouinard (Université Laval) au colloque État de la recherche sur les jeunes des minorités sexuelles de l’ACFAS.
3Voir à ce propos : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, De l’égalité juridique à l’égalité sociale (2006), et Conseil permanent de la jeunesse, Sortons l’homophobie du placard… et de nos écoles secondaires (2007).